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Tous debout pour Jean Painlevé

Tous debout pour Jean Painlevé

23 juin 2022 | PAR Antoine Couder

Le Musée du Jeu de Paume rend hommage à cet inclassable qui a traversé les premières avant-gardes du cinéma français les pieds dans l’eau.

Né en 1902 dans le VIIe arrondissement de Paris, Jean Painlevé est le fils de Paul, homme politique de la IIIe République qui fut à trois reprises président du conseil. A priori son destin de biologiste et cinéaste du réel l’éloigne en tout point du métier de son père. Mais peut-être pas de la politique au sens large, du moins de la politique de l’image et de l’image en mouvement qui avait une signification de première importance au moment où Jean Painlevé se fait connaître. Alors imbibé de bergsonisme, la description du monde de plus en plus phénoménologique place au centre de la perception des images en mouvement se renvoyant les unes aux autres, au point nous dira plus tard Gilles Deleuze dans ses commentaires sur Bergson d’imaginer la conscience dans la position des caméras du jeune cinéma qui vient achever la révolution picturale inaugurée quelque temps plus tôt avec l’invention de la photographie.

Le cinéma, l’art du détail 

C’est dans ce monde que Paul Painlevé se forme, se passionnant d’abord nous dit Pia Viewing, commissaire de l’exposition, à l’anatomie comparée. Certes, avouera un jour l’intéressé, le dessin n’est pas sa tasse de thé. Mais puisque la photographie et le cinéma ont déjà mis en mouvement le monde encore figé des arts plastiques, Painlevé va se saisir des techniques de son temps, en pionnier bien sûr. Non sans humour, il va filmer le monde secret qui entoure la société humaine, petites faunes aquatiques à la limite du végétal qu’il va agrandir, ralentir ou accélérer pour mieux détailler le processus de vie et d’existence. Cette science du regard dont Michel Foucault fera plus tard une politique pour décrire celle d’un contrôle et d’une surveillance des populations qui se déploie avec le premier capitalisme rejoint ici la tradition scientifique du XVIIe siècle en y ajoutant cet émerveillement plus contemporain qui sied à la découverte de systèmes complexes. À la machine qui focalise l’attention d’un Fernand Léger, à l’instar des futuristes Italiens, Painlevé veut instruire en amusant/fascinant entrant dans le « gros plan » du « monde d’emploi » du petit monde animal dont les fonctionnalités alimentent un imaginaire destiné à enrichir la conscience collective de l’humanité. Politique donc, de l’apprentissage et poétique de la modernité, Painlevé et ses amis plasticiens tenant d’un nouveau réalisme célèbre la beauté du mouvement pur, révélant les attraits de cet « autre monde » que le capitalisme alors en pleine expansion va peu à peu abandonner à la marginalité. Pas un hasard, à ce titre, si l’artiste finit par s’intéresser à la chorégraphie et son « écriture du mouvement » en familiarisant le public à la méthode du danseur Pierre Conté (1947).

Dévoilement du monde

À une époque où le cinéma d’avant-garde est un melting pot de films « tarte à la crème », burlesques ou dada, l’auteur des Oursins (1929), de L’Hippocampe (1934), du Vampire (1939-45), souligne à quel point cette première avant-garde est bien peu élitiste et travaille à rencontrer un peuple qu’il reste à éduquer à l’image, matrice de dévoilement du monde, comme le feront ses collègues Eisenstein ou encore Fernand Léger (« le ballet mécanique », 1924). Il y a pourtant chez le biologiste devenu documentariste une intuition plus moderne qui renvoie aujourd’hui aux préoccupations anthropocènes et à la reconsidération de la place de l’humain sur cette « zone critique » comme l’appellent Bruno Latour et les latourien, cette toute petite couche d’atmosphère qui garantit l’existence du vivant. Loin de Painlevé l’idée l’alerter sur la fin de l’humanité et du réchauffement climatique, mais simplement cette attitude curieuse et amusée qui fait de la science une aventure poétique qui n’en finit pas et que l’on découvrira dans cette belle exposition et le catalogue qui l’accompagne.

Jeu de Paume, du mardi au dimanche. « Jean Painelevé : les pieds dans l‘eau », jusqu’au 18 septembre. Catalogue en vente à la librairie (45 euros).

 

 

 

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionné pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Ed. du Castor Astral, septembre 2022) ainsi qu'un roman musical, à paraître cet été 2022 aux éditions de l'Harmattan.

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