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« Tentatives de bonheur : Rêver, Accepter, Trouver au MAIF social club

« Tentatives de bonheur : Rêver, Accepter, Trouver au MAIF social club

28 avril 2019 | PAR Yuliya Tsutserova


Le bonheur, disent nous les savants, c’est « l’épanouissement de la nature humaine », « la satisfaction d’avoir rempli son devoir moral », ou encore « le droit fondamental de l’être humain ». Or, ce « bien suprême » qui glisse en vue et hors de vue, dans quelle fissure d’actualité trouve-t-il son refuge ? La designer française Constance GUISSET construit, sous le commissariat d’ Anne-Sophie Bérard au MAIF Social Club, un labyrinthe où le bonheur se cache autour de chaque virage : ses couloirs aux lumières colorées abaissées conduisent aux cellules intimes qui abritent onze méditations artistiques en trois volets : « Rêver », « Accepter », « Trouver ».

« Rêver », c’est la tentative d’apprivoiser le bonheur sans bornes, le bonheur mercuriel et vertigineux. C’est la lueur mystérieuse de la lune qui échappe à travers les fentes de son cage aux oiseaux, c’est la marée qui éclabousse contre ses horizons de boule de verre dans la Captivité de Laurent PERNOT. C’est l’entrelacement le plus délicat et doux des deux corps-nymphes à l’ombre d’une forêt mythique à laquelle ils donnent naissance dans Dreamers Forest de Xooang CHOI. C’est le nuage tombé du ciel à travers un petit trou dans le plafond et jusqu’au sous-sol dans le Souris de Leandro EHRLICH. Sous un rayon froid et faible, pénétrant à peine dans ces profondeurs, il fait l’objet d’une dissection par un regard à la fois envieux et limité. Dans cet environnement artificiel, son ciel n’est plus que des murs gris-bleus, sa terre n’est plus qu’une table aux planches brunes et lisses, et il n’est lui-même que des couches fines de pigment blanc sur des plaques de verre. Mais contre toute attente et toute tentative d’analyse, il flotte, il change de forme depuis chaque angle, il se reproduit à l’intérieur de lui-même en douzaines des frères et sœurs en rêvant à son domaine et à son people céleste. Son bonheur est plus qu’un illusion : c’est la merveille d’une vie d’outre-tombe.

« Accepter », quels efforts héroïques ont déployés les êtres humains pour ne jamais passer par cette épreuve ! Mais la sortie du labyrinthe du bonheur n’est acquise qu’en traversant, avec un peu d’humour et d’empathie, les ténèbres de ce couloir étroit et moisi. L’essentiel, c’est de ne pas le tenter seul, et le visiteur est entouré ici par trois compagnons de voyage : Samuel ST-AUBIN, Liliana PORTER, et Slimane RAÏS. Pour ST-AUBIN, le bonheur, c’est un œuf : aussi riche de promesse que fragile, il est stupéfié de ne pas se trouver à sa propre place dans le nid, mais dans un cauchemar de production mécanique : au lieu des douces plumes, il est porté par une froide cuillère métallique vers deux destins malheureux : soit tomber et se casser, soit ne survivre que pour être mangé. Son malheur, c’est simplement ne pas être au bon endroit au bon moment, quelle malchance ! Les tons pastels trompeurs de la cellule de Liliana PORTER enlèvent les lunettes de la « vie en rose » : la vraie teinte de cette vie « sans filtre » est celle de rupture dans toutes ses itérations (le jouet cassé, la mariée abandonnée). Mais au cœur de cette litanie de perte se fait remarquer une anomalie d’adaptation : un jardinier en miniature absorbé à arroser les fleurs peintes sur la bordure d’une assiette. Il n’a rien perdu et il ne cherche rien : il est content de cultiver, à la Voltaire, son jardin, et n’exprime aucune ambition de lever son regard au de-là de ce cercle enchanté. La seule chose qui lui manque c’est la conversation, et c’est elle à qui l’on assiste dans Le Jardin des délices de Slimane RAÏS. Dans cette petite cellule rouge – à la fois espace confessionnel et boîte de nuit – l’on peut rapprocher son oreille pour que chaque fleur nous chuchote quelque regret, et on est soulagé d’apprendre que la honte d’avoir contribué au malheur – le nôtre ou celui de l’autrui – n’est peut-être pas nôtre perversité spéciale ou exclusive : oui, le bonheur c’est aussi le pardon anonyme murmuré à la faveur de la nuit.

« Trouver » : comment, mais l’on a été prêts à s’y renoncer, n’était-ce pas le but de l’exercice ? L’on entre la troisième partie d’exposition dans un état d’esprit sceptique : si l’on ne risque plus à rêver par peur de perte, comment s’en sort-on ? Entre le bizarre et le rire. L’on lit parmi les SMS envoyés à Camille BONDON qu’il y a des gens qui trouvent leur bonheur dans « l’odeur de la poussière de plâtre », et très bien pour eux, l’on se dit, il faut se mettre à des plaisirs si accessibles ! Ah, c’est aussi possible de s’imaginer en Charlie Chaplin en film muet, où des jambes et des mains gigantesques vont essayer de nous offrir des fleurs, nous dessiner, nous caresser, et il n’est pas toujours obligatoire de se prendre au sérieux ? Quelle belle surprise, merci Scénocosme ! Et l’espérance perdue, c’est peut-être juste un « chien jaune dans la rue Orfila qui mange la poubelle » (Laurent LACOTTE), alors c’est pas si grave que ça ? Et même si oui, même si c’est la catastrophe, Benjamin Isidore JUVENETON affiche (évidemment malgré la défense !) ce slogan de la résistance humaine à toute tentative de la priver de bonheur : « Je voudrais ne pas savoir que le monde n’est pas ce que je crois qu’il est ». Courage, la race humaine : il paraît que le bonheur triomphe même malgré les évidences !

Visuel : Yuliya Tsutserova

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Yuliya Tsutserova

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