Opéra

Fulgurante Alex Penda dans Macbeth à Limoges

Fulgurante Alex Penda dans Macbeth à Limoges

28 avril 2019 | PAR Clément Mariage

Dans une mise en scène pourtant inégale du Macbeth de Verdi, Alex Penda dévoile une vertigineuse interprétation de Lady Macbeth, aux côtés de partenaires enthousiasmants.

La mise en scène de Jean-Louis Martinoty a déjà été beaucoup reprise depuis sa création au Capitole de Toulouse en 2012. Ce dernier étant décédé en 2016, c’est Frédérique Lombard qui assure la mise en place des reprises. Tout à fait littérale, sa proposition ne se révèle pas toujours convaincante, malgré l’exposition de nombreuses pistes intéressantes : le dispositif scénique, d’abord, composé de pilastres mobiles, recouverts de miroirs d’un côté, de troncs d’arbre gynomorphes inversés, et de statues de chevaliers des autres côtés, permet des changements de décor brefs et reflète le piège psychologique dans lequel s’enferme les Macbeth. À l’orée de chaque acte, avant que le rideau s’élève, toute la fureur du drame se déverse sur un écran totalement noir, sous la forme de projections des tableaux tumultueux et bariolés du peintre Ronan Barot et sur lesquels se surimpriment des fragments du texte de Shakespeare. Les moments les plus réussis sont les scènes de sabbat, menées par le chœur des sorcières bifrons, vêtues d’un côté comme des nonnes horrifiques et de l’autre comme des squelettes de kermesse, au cours desquelles elles plongent dans un chaudron d’hirsutes peluches animales et éveillent des corps de jeunes filles décomposées à la manière des poupées de Hans Bellmer ; dérision effroyable.

Malheureusement, cette mise en scène, qui a peut-être été édulcorée avec le temps, pâtit d’une direction d’acteur quasi inexistante : les personnages entrent, chantent à l’avant scène face au public, puis sortent. On pourrait penser qu’il s’agit de les présenter comme des pantins inexpressifs, mais comme pour les quelques éléments qui tentent d’entraîner le drame dans le macabre ou le grotesque, cela ne semble pas assumé jusqu’au bout, si bien que le spectacle, malgré les quelques belles idées qui y sont esquissées, sombre dans une tiédeur incompatible avec l’atmosphère de l’œuvre. Cette impression tient aussi aux éclairages immuablement sombres, qui égalisent toutes les scènes entre elles et n’apportent aucune variété ou effet d’opposition. C’est bien dommage, car un Macbeth délibérément grand-guignolesque, avec fracas, jaillissements de sang et cris stridents, aurait eu le mérite de prendre à bras le corps la tension entre grotesque et tragique à l’œuvre dans le drame shakespearien et dans son adaptation verdienne.

Cette vision extrême du drame est cependant assumée par Alex Penda, qui ne fait pas dans la demi-mesure. À l’image d’une voix qui privilégie la foudre des aigus et la rugosité des graves, en atténuant quelque peu la densité du médium, sa Lady Macbeth se consume d’excès en excès. Dès son entrée, elle prête à son personnage une dimension démesurée, dans un « Vieni, t’affretta » vindicatif et un « Or tutti sorgete » infernal, entre exaltation furieuse du registre aigu et bouillonnement acharné des graves poitrinés. « La luce langue » trace encore plus fermement ces clair-obscurs où s’opposent éclats perçants et murmures étouffées, la première partie de l’air s’achevant sur le ré grave d’« eternità » enflé jusqu’à la limite du mugissement, avant que la voix ne se déchaîne dans la deuxième partie de l’air en une ivresse effrénée. Ce qu’il y a de remarquable dans cette interprétation, c’est que cet expressionisme vocal ne se fait nullement au détriment de la maîtrise technique et de l’éloquence : les passages typiquement belcantistes du Brindisi de la fin du deuxième acte, très périlleux, sont exécutés avec une précision tranchante et les intentions expressives se fondent toujours sur une compréhension avisée du texte. Enfin, dans la grande scène de somnambulisme du quatrième acte, lors de laquelle Lady Macbeth épanche malgré elle ses remords et ses angoisses, elle délivre une interprétation hallucinée où les convulsions de sa main agitée répondent aux accents spasmodiques dont elle émaille son chant. Un portrait absolument saisissant. 

À ses côtés, le Macbeth de André Heyboer apparaît fatalement souvent pâle, écrasé par la présence de son épouse. Malgré un timbre toujours aussi riche et tendre, on sent que certains passages tendus l’obligent à excéder ses moyens et le registre aigu pâlit, voire perd toute force et couleur. Il campe malgré tout un roi touchant de vérité, éperdu, qui dans sa faiblesse trop humaine, rongé par l’angoisse, se bat incessamment contre les rouages de la fatalité qui l’écrasent.

Les seconds rôles sont bien tenus : on remarquera notamment Dario Russo en Banco, voix de basse solidement charpentée et Kévin Amiel, au timbre rayonnant, dans le (trop) petit rôle de Malcolm. Marco Cammarota, en Macduff, déploie une voix de ténor aux reflets sombres, tenue par un lyrisme épanoui. Enfin, Charlotte Despaux parvient à caractériser fermement le bref rôle de la suivante de Lady Macbeth, par une musicalité soignée et une grande intensité expressive.

Robert Tuohy déchaîne volontiers un Orchestre de l’Opéra de Limoges en grande forme, à coups sourds de grosse caisse et d’appels de cuivres sauvages, mais sait aussi faire surgir dans les moments d’accalmie de belles teintes lumineuses. On pourrait cependant considérer que l’ensemble manque un peu de fluidité, de précision et couleurs, mais cette direction a pour atout principal sa grande efficacité dramatique. 

Le Chœur de l’Opéra de Limoges, très engagé, surtout les pupitres féminins dans les scènes de sorcellerie, expose des qualités d’éloquence remarquables. Les jeunes chanteurs issus de l’enthousiasmant dispositif OperaKids font merveille et manifestent un réel bonheur d’être sur scène.

Cette production est reprise à Reims le 28 et le 30 avril, avec la même équipe (mais pas le même orchestre), et le sera également à Massy à la rentrée prochaine. 

Clément Mariage


Crédit photographique : Opéra de Limoges

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Clément Mariage

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