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Pierre Stépanoff nous parle de l’exposition  » Jean Ranc – Un Montpelliérain à la cour des rois » au Musée Fabre

Pierre Stépanoff nous parle de l’exposition  » Jean Ranc – Un Montpelliérain à la cour des rois » au Musée Fabre

21 janvier 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Pierre Stépanoff est Conservateur du patrimoine, responsable des peintures et sculptures de la Renaissance à 1850 et du Service Documentation au Musée Fabre, à Montpellier. Il nous parle de l’incroyable exposition Jean Ranc qui ouvre le 25 janvier.

Pour commencer, le nom de Jean Ranc n’est pas si célèbre. Comprenez-vous pourquoi ?

Cela s’explique pour deux raisons : d’une part, Jean Ranc a travaillé à Paris, de 1696 à 1722, pour une clientèle essentiellement privée. En tant que peintre de portrait, il avait régulièrement à peindre l’effigie de multiples commanditaires. Cependant, ces tableaux ont été très souvent précieusement conservés au fil des siècles dans les familles, comme souvenir des ancêtres, au point que la personnalité du peintre s’est peu à peu oubliée. L’influence de Hyacinthe Rigaud, le maître de Ranc, a été importante dans sa formation au point qu’on a fini par attribuer trop rapidement les peintures de l’élève à son maître. Pourtant Ranc a un langage propre, très singulier, un goût raffiné pour les ornements les plus délicats, des coloris très sophistiqués et audacieux.

De plus, la carrière officielle de Ranc s’est déroulé en Espagne, pour le roi Philippe V. Ici, le souvenir de l’artiste s’est mieux conservé au fil du temps, grâce aux multiples archives du Palais qui conservent la mémoire des activités du peintre. Si Ranc est peu représenté dans les collections publiques françaises, il est très visible au musée du Prado et dans les Palais royaux espagnols.

Cette exposition a des allures d’exploit. Les prêts sont incroyables, pouvez-vous m’expliquer comment vous avez réalisé votre sélection ?

Tout l’enjeu était de pouvoir donner la vision la plus fidèle de cette carrière divisée en deux phases très différentes. Pour la période parisienne, il a fallu pister les tableaux, pour la plupart aujourd’hui en collection particulière. Stéphan Perreau, le co-commissaire de l’exposition et spécialiste de l’artiste, a reconstitué cette carrière si méconnue. C’est ainsi que nous exposons plus de vingt toiles inédites, jamais exposées jusqu’à aujourd’hui. Du côté de la carrière espagnole, il fallait pouvoir négocier avec le Museo del Prado et le Patrimonio nacional. Ces deux institutions, avec lesquelles nous collaborons régulièrement par des prêts réciproques, nous ont soutenu en nous prêtant huit toiles, dont l’extraordinaire Portrait équestre de Philippe V, un grand format de 3 mètres 30 de haut qui quitte l’Espagne pour la première fois depuis sa création en 1723.

Le portrait résonne particulièrement au XXIe siècle avec le geste du « seflie ». Est-ce que l’exposition est l’occasion d’une réflexion sur cet art du portrait, dans sa permanence ?

Nous avons en effet voulu aider le visiteur à percevoir les enjeux anthropologiques liés au portrait, au-delà de l’esthétique, à une époque où la photographie n’existe pas. Le portrait permet de marquer de grands moments de la vie, en particulier les mariages, ainsi que de conserver auprès de soi la mémoire de ceux qui sont éloignés, ou même de laisser une trace de soi, après la mort, à ses descendants. Dans le cas des alliances politiques entre les princes, il n’est pas rare que les fiancés fassent d’abord connaissance par portraits interposés, ce que nous évoquons également dans l’exposition.

Pour créer le lien avec le selfie, nous avons mis en place un petit salon, le « vestibule », où le visiteur est invité à réaliser sa propre pose, son propre portrait, avec ses accessoires. Cet atelier est l’occasion de mettre en valeur le caractère fondamentalement construit du portrait : ce n’est en aucun cas une image naturelle que l’on offre de soi, mais une image pleine de procédés pour se mettre en valeur, un peu comme aujourd’hui où le geste du selfie, en apparence instantané, est toujours une savante mis en scène de soi.

Comment avez-vous articulé le parcours ?

Le parcours suit la carrière de l’artiste selon un fil chronologique, de la formation montpelliéraine au premières commandes parisiennes, de la réception à l’Académie aux commandes de la cour à Versailles jusqu’à l’aventure espagnole pendant les douze dernières années de la vie de Ranc. Mais le parcours est ponctué également de différents moments où le visiteurs est invité à se plonger dans cette période passionnante, au tournant du Grand Siècle et du siècle des Lumières. On y découvre une présentation de l’élite sociale et intellectuelle de Montpellier, qui vient se faire portraiturer dans l’atelier de Ranc à Paris. Nous avons notamment reconstitué le cabinet de curiosité d’un de ses modèles, le Président François-Xavier Bon de Saint Hilaire, curieux universel de ce temps qui se prit de passion pour les antiquités, l’astronomie ou l’histoire naturelle. Nous évoquons le goût des jardins et de la nature, le jeu du travestissement mythologique qui marque tant les portraits de Ranc. Nous présentons également les enjeux politiques et diplomatiques autour du portrait entre France et Espagne, à l’époque où, par un « échange des princesses », Louis XV est fiancé à l’infante Marie-Anne d’Espagne et le prince des Asturies à Louise Elisabeth d’Orléans, fille du Régent. Le portrait est une formidable opportunité pour parler de peinture mais de plus de choses encore : de la vie sociale et intellectuelle, des enjeux politiques et économiques dont ce genre pictural est le témoin privilégié.

Est-ce que vous portez une attention particulière aux publics empêchés ?

Comme toujours au musée Fabre, nous sommes attentifs aux publics spécifiques. Des visites dédiées aux personnes aveugles ou malvoyantes ainsi que des visites en langages des signes seront organisées tout au long de l’exposition. Nous présenterons également deux costumes, une robe et un habit de jeune prince, reconstitués pour le public : les visiteurs seront notamment invité à toucher des échantillons d’étoffes de ces costumes sur des panneaux tactiles. L’audioguide a été rédigé comme un récit : c’est madame Ranc, la nièce de Hyacinthe Rigaud et la femme de Jean, qui se remémore la carrière de son époux et la vie des personnages représentés en portrait, bien des années plus tard. Ce caractère très narratif, accompagné d’une belle sélection musicale du temps de Ranc, devrait particulièrement plaire à nos visiteurs rencontrant des difficultés visuelles. Bien entendu, le plus grand souci est celui de la mixité : l’ensemble de ces procédés accompagnant la visite vont plaire, nous l’espérons, à l’ensemble de nos visiteurs et favoriser les échanges.

Et au jeune public ?

Comme le montre bien l’affiche avec le portait de l’infant Ferdinand, l’enfant est roi dans l’exposition Ranc ! Cette période, d’un point de vue historique, où de petits enfants tels Louis XV se retrouvaient tout à coup propulsés rois, confrontés à des affaires politiques et à des fiançailles, devrait intriguer et fasciner les visiteurs les plus jeunes. Ranc manifeste dans sa peinture une attention toute particulière à l’enfance à une période où cet âge de la vie devient de plus en plus un sujet de préoccupation philosophique et esthétique. Le sujet général, une plongée dans l’époque de Louis XIV et de Louis XV, devrait ravir les enfants et leur permettre d’appréhender, par la force de l’image, des questions historiques parfois complexes.

La reconstitution des costumes devrait également émerveiller les jeunes visiteurs, et le salon des selfies les divertir. L’audioguide, très narratif, donne une tonalité humaine et émotive à ces tableaux sur laquelle nous avons voulu particulièrement mettre l’accent. L’essentiel pour nous est que l’exposition raconte une histoire, celle du destin étonnant de ce jeune peintre qui quitte Montpellier, se forme à Paris, et peint les plus grands de son temps avant de rencontrer les rois d’Espagne et même de Portugal par la suite. Ce destin à de quoi faire rêver chaque enfant, notamment celui qui est présent dans l’âme du visiteur.

Quelle est la part multimédia dans cette exposition ?

Le multimédia est présent comme on l’a vu via les audioguides et le salon selfie. Une autre section de l’exposition évoque les liens entretenus entre Jean Ranc et un poète et fabuliste de ce temps, Antoine Houdard de la Motte. Cet écrivain, auteur des Fables nouvelles, a demandé à Jean Ranc d’illustrer de nombreuses vignettes pour accompagner ses fables, qui furent ensuite gravées par d’autres artistes. Dans un petit cabinet, le visiteur est invité à écouter un acteur lire les fables tandis que les pages de l’ouvrage ancien, avec ses charmantes illustrations, sont projetées au mur.

Nous exposons un tableau singulier dans cette ensemble de peinture : le Portrait de Louise Elisabeth d’Orléans, fille du Régent. Mariée au prince des Asturies, elle devient reine d’Espagne lorsque son beau-père Philippe V abdique au profit de son fils. Mais la santé du jeune roi se dégrade et il décède six mois plus tard. Ranc n’a pas le temps de terminer l’effigie de la reine veuve que l’on renvoie en France. A l’aide d’une table tactile, et grâce à ce tableau inachevé présentant différents états de finition, le visiteur va pouvoir plonger dans la technique de Ranc, et comprendre les différentes étapes de production de ces portraits. Cette application numérique est particulièrement utile car l’exécution d’un portrait impliquait de multiples procédés qui permettaient à l’artiste comme au modèle de gagner du temps.

Enfin, pour faire une place au cinéma, nous diffusons à l’auditorium du musée, tous les jeudi et tous les samedis, le film « L’Echange des princesses » (2017) de Marc Dugain d’après le roman de Chantal Thomas, qui offre une plongée passionnante dans la vie des modèles royaux que Ranc côtoya tout au long de sa carrière.

 

 

Visuels :

  1. Jean Ranc (Montpellier, 1674 – Madrid 1735), Portrait de Louis XV, âgé de 9 ans, en costume royal, assis sur le trône, 1719, huile sur toile, 226 x 168 cm, Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon. © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gérard Blot.

  2. Attribué à Alexis Simon Belle, L’Amour présentant à Louis XV le portrait de l’infante Marie Anne Victoire d’Espagne, 1724, huile sur toile, 138 x 105 cm, Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Philipp Bernard

Informations pratiques

JEAN RANC – UN MONTPELLIÉRAIN À LA COUR DES ROIS

du 25 janvier au 26 avril

• Horaires de l’exposition:

Du mardi au dimanche, de 10h à 18h.

Retrouvez la billetterie en ligne ici.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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