Expos

« Manuscrits de l’extrême : péril, passion, prison, possession », à la Bibliothèque nationale

« Manuscrits de l’extrême : péril, passion, prison, possession », à la Bibliothèque nationale

20 mai 2019 | PAR Raphaël de Gubernatis

Sous un titre aussi beau qu’il est éloquent,  Manuscrits de l’extrême  expose à la Bibliothèque nationale de France des écrits rédigés dans la dernière urgence, dans le plus grand désarroi, au moment suprême où l’on va mourir, à l’instant de se perdre dans le délire, de s’anéantir dans la douleur ou la passion. L’exposition est accompagnée ces 25 et 26 mai de lectures de textes dans le même registre, lectures effectuées par un auteur ou des artistes de premier plan.

« Mes yeux n’ont plus de larmes »

« Mon Dieu, ayez pitié de moi. Mes yeux n’ont plus de larmes pour pleurer pour vous, mes pauvres enfants ; adieu, adieu ! ». Ces mots déchirants, datés du 16 octobre 1793 à quatre heures et demi du matin, sur la page de garde d’un livre d’heures qu’elle avait pu conserver auprès d’elle, la reine Marie-Antoinette les a écrits dans la nuit qui suivit sa condamnation et précéda son exécution. Quelques heures plus tard, sur l’ancienne place Louis XV, là où un temps sera dressé l‘échafaud révolutionnaire, Marie Antoinette de Lorraine d’Autriche rejoignait l’interminable cohorte des martyrs de la Révolution.
Ce sont les premières lignes manuscrites, parmi les plus poignantes évidemment, que l’on peut découvrir dans cette exposition consacrée aux ultimes écrits de ceux qui vont mourir, ou de ceux qui se pensent en danger de mort, de ceux qui délirent au fond de leur prison, de leur asile ou sous l’empire de leur passion. « Témoignages émouvants, paroles ultimes souvent, ils sont l’expression d’existences bouleversées par l’Histoire et les épreuves de la vie, rendant compte d’une parole qui se fait cri, appel au secours ou incarnation de la passion et de la volonté de vivre » commente la BnF.

« Qu’ils conservent leur foi »

Non loin des mots ultimes de la reine de France, conduite au supplice après un procès inique mené par de façon ignoble, on découvre la lettre bouleversante d’un jeune soldat de 1914 qui va être tué au front avec ses deux frères et qui s’adresse à sa mère ; une autre lettre de Victor Tardieu à son fils, le futur poète Jean Tardieu, écrite dans les tranchées et ponctuée de points noirs représentant les coups de canon assourdissants qui rendaient fous les combattants ; les mots puissants gravés au milieu des tortures par un résistant sous une chaise retrouvée au siège de la Gestapo : « En toute amitié à mes camarades féminins et masculins qui m’ont précédé et me suivront dans cette cellule. Qu’ils conservent leur foi. Que Dieu évite ce calvaire à ma bien aimée fiancée » ; un message clandestin de Germaine Tillon ou un billet d’Emilie Tillon, sa mère, anéantie au camp de concentration de Ravensbrück ; un autre lancé d’un train par Simone et Marie Alizon, deux jeunes sœurs déportées en Allemagne pour faits de résistance ; mais aussi le journal de Marie Sklodowska Curie dévastée par la mort accidentelle de Pierre Curie ; les réflexions douloureuses de Stéphane Mallarmé qui voit dépérir son fils dans de terribles souffrances ; un appel de ce fou de Masers de Latude écrit en lettres de sang sur du linge, à la Bastille ; des vers composés en prison par André Chénier, lui aussi victime de la Terreur, et reportés sur de minuscules bandes de papier glissées dans du linge ; le brouillon de l’acte de la première abdication de Napoléon 1er en 1814, à Fontainebleau ; une lettre écrite en 1647 sur de l’écorce de bouleau par un père jésuite, Joseph Poncet, parti avec d’autres missionnaires évangéliser les Hurons, mais exposé à un total dénuement autant qu’à la barbarie des Iroquois ; des notes désespérées d’Alfred Dreyfus relégué sur l’île du Diable… Que des mots rédigés dans la dernière détresse, qui semblent autant de bouteilles lancées à la mer par des êtres en grande souffrance, et auxquels s’ajoutent les dessins poignants de ces enfants juifs réfugiés à Izieu, coupés de leurs familles, qui vont être bientôt être raflés et anéantis par les nazis avec la complicité de leur dénonciateur français.

 

Les possédées de Loudun

« Dépositaires d’émotions non contenues, de sentiments pris sur le vif, ces billets, notes et lettres, rédigés souvent dans l’urgence, expriment ce que les manuels d’histoire ou les ouvrages critiques ne peuvent restituer : la façon dont des événements susceptibles de faire vaciller une existence ont été vécus de l’intérieur » résument la commissaire de l’exposition Laurence Le Bras et les services de la communication de la BnF. De cette exposition remarquable et unique en son genre, composée de documents conservés dans de nombreux musées, bibliothèques ou collections particulières, et répartie en quatre parties, « prison », « passion », « péril », « possession », on retiendra surtout l’élévation d’âme de ceux qui, se voyant dans la dernière extrémité, sont grandis, sinon sublimés par leur détresse et leur spiritualité, qu’ils soient croyants ou non. Les plus prenants des témoignages sont regroupés sous les thèmes du péril ou de la prison. Mais sous le thème de la possession, on découvre encore de nombreux écrits rédigés sous l’empire de l’opium, des hallucinations, du spiritisme, de l’hypnose, du mysticisme, et dont les auteurs ont pour nom Victor Hugo, Antonin Artaud, Robert Desnos, Jean Cocteau, Blaise Pascal, mais aussi Sœur Jeanne des Anges, celle-là même dont les débordements démoniaques et les accusations délirantes conduisirent au bûcher Urbain Grandier lors de la consternante affaire des Possédées de Loudun…

Raphaël de Gubernatis

Manuscrits de l’extrême , exposition en cours à la Bibliothèque nationale de France jusqu’au 7 juillet 2019.

En écho à l’exposition, le 25 mai, de 15h à 20h et le 26 mai, de 15h à 19h, le Festival de la BnF, « la Bibliothèque parlante », offre une brillante série de lectures faites par le poète Adonis, par Frédéric Boyer, par les artistes Sandrine Bonnaire, Denis Podalydès, Nathalie Dessay accompagnée au piano par Philippe Cassard, Anna Gavalda, Judith Chemla, François Chattot, Julie Depardieu, Marie-Hélène Lafon, Denis Lavant, Mathieu Marie, Jean-Baptiste Sastre, Laurent Stocker, Julie Gilbert, Fanny Zeller, Clément Beauvoir, Olivier Berhault, Arlette Desmots, Marie Desplechin… mais aussi Delphine Seyrig.

Bibliothèque nationale de France, quai François Mauriac, Paris XIIIe. Entrée libre.

Visuel : © Enfants d’Izieu [anonyme]
Dessin du « Retour à la maison et à l’école »
[Entre 1942 et 1944]
Dpt des Estampes et de la photographie, Réserve, BnF
© Droits réservés

Livre d’heures de Marie-Antoinette, annoté quelques heures
avant son exécution
16 octobre 1793
© Bibliothèque municipale de Châlons-en-Champagne, photo Studio Roche

Infos pratiques

Grande Halle de La Villette
Cité de la mode et du design
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. amel[email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *