Théâtre

L’inquiétante « Possession » de l’univers d’Alice par le spectre noir d’Antonin Artaud [Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes]

L’inquiétante « Possession » de l’univers d’Alice par le spectre noir d’Antonin Artaud [Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes]

21 septembre 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Présenté au Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes, Possession de la compagnie Yokaï est une forme courte extrêmement travaillée, mêlant marionnette-automate et trucages de magie, rendant compte par métaphores visuelles de la collision-dévoration entre les univers de deux visionnaires, l’univers maudit d’Antonin Artaud et l’univers surréaliste de Lewis Caroll. Devant la gueule d’un vide noir habité par des présences inquiétantes, le public est amené à douter de ses perceptions pour mieux tutoyer les abîmes de l’emprise d’un esprit torturé sur un imaginaire qu’il fait sien.

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Rendez-vous est donné devant un commerce aux vitres occultées, transformées en vitrines d’exposition. On reconnait bien des éléments de l’univers d’Alice, mais pourquoi donc sont-ils comme déformés? D’où vient ce début de malaise dans la nuit froide et humide de Charleville?

Introduit un à un dans une pièce mal éclairée, le petit nombre de spectateurs est invité à s’asseoir face à une zone de noirceur impénétrable et inquiétante, comme la gueule béante d’un cauchemar sur le point d’engloutir les lieux. A peine discerne-t-on les contours d’un être inquiétant, peut-être un lapin, bizarrement déformé, au large sourire empli de cruauté joyeuse. On distingue, derrière soi, un petit musée bizarre, poupées de porcelaine, tableau de guingois, grands textes placardés aux murs… puis l’obscurité se fait, et le spectacle continue enfin. Jabberwocky, le poème bien connu, est égrené par des orateurs invisibles. Un spectacle qui commence par faire entendre la voix de Christopher Lee place d’entrée la barre très haut…

De ce qu’il se passe dans l’espace de représentation pendant 25 minutes, il serait malvenu de parler en détail, car tout repose ici sur le lent dévoilement d’un sombre envoûtement, à grand renfort d’artifices mystérieux, sous le regard inquiétant d’une silhouette toute de nuit vêtue. Possession porte bien son titre: il s’agit de la lente instillation d’une horreur qui repose plus sur la psychologie et la distorsion des perceptions, que sur la surprise ou la révulsion. Et le spectacle réussit à faire courir de longs frissons le long des échines, et crée efficacement le fantasme paranoïaque de présences cachées dans chaque recoin obscur.

Pour atteindre ce résultat, un comédien masqué à la présence sinistre, des mannequins, beaucoup de recherches sur les tissus et les textures, des lumières parcimonieuses, des écrans de voiles ou de fumée… Comme il faut bien appeler les choses par leur nom, et si le terme « marionnettique » n’est pas immérité, il convient tout de même de préciser qu’il n’y a pas à proprement parler de geste manipulatoire, puisque ce sont des systèmes télécommandés qui mettent en mouvement les figures employées. Seule exception, un passage (rappelant étrangement MUE de la cie juste après) où un corps en reptation soulève un tissu qui, dans la pénombre, figure comme un montre reptilien et pourtant hirsute.

On regrettera en revanche que l’animation des figures par des automatismes, qui n’est pas en elle-même une mauvaise chose ni une exploration inintéressante, souffre d’un manque de discrétion: les moteurs électriques sont malheureusement loin d’être silencieux, les mouvements imprimés sont parfois un peu raides et saccadés, ce qui trahit pour le spectateur l’exact teneur de se qui se passe en réalité, et le tire quelque peu de l’état de fascination inquiète qu’il aimerait maintenir – ou pas! – de bout en bout. Peut-être aussi aurait-on aimé plus de jeux avec les lumières, très fixes.

Pour les amateurs de frissons, évidemment, pour ceux surtout que le noir presque total ne trouble pas, même quand des voix distordues susurrent les textes du poète fou Antonin Artaud depuis d’invisibles cachettes. A vivre!

Le spectacle achevé… ne s’achève pas vraiment, puisque s’ensuit une visite de l’exposition… qui n’est pas vraiment complètement et seulement une exposition…

Avec les mots d’Antonin Artaud: « Tant que je me sentirai suivi par un double ou un spectre, ce sera le signe que je suis. » Peut-être, sans le savoir, êtes-vous déjà possédé…

Conception : Violaine Fimbel

Création son : Didier Ducrocq
Avec: Marjan Kunaver et Marianne Durand
Construction: Marianne Durand, Violaine Fimbel, Marjan Kunaver, Elisza Peressoni
Visuels: © Compagnie Yokai

Infos pratiques

Galerie Sotheby’s Paris
Caveau Mumm
Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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