Théâtre

Avec MUE, Carine Gualdaroni invente le théâtre de lumière [Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes]

Avec MUE, Carine Gualdaroni invente le théâtre de lumière [Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes]

18 septembre 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

MUE de la cie juste après est un spectacle qu’il faut voir, parce qu’il est exactement ce qu’il annonce, un spectacle de transformation, et ce sur plusieurs plans. Traversée des états du vivant d’abord, allégorie sans paroles absolument virtuose sur le thème de la vie et de la mort, du corps et de l’esprit. Métamorphose des états de la matière et de la lumière, ensuite, qui sont travaillés comme rarement on le voit sur une scène, pour accoucher d’une forme esthétiquement saisissante. Mutation de la discipline même, enfin, comme une refondation du théâtre de silhouettes, en y ajoutant une corporalité chorégraphiée et une exploration de l’inerte d’une grande intelligence. Déjà incontournable, définitivement inclassable, absolument bouleversant.

[rating=5]

Il en est de certains spectacles magistraux comme d’une seconde naissance: il y a un avant et un après, un regard neuf sur le monde s’en trouve accouché, et un nouveau champ de possibles s’ouvre aux arts du spectacle.

Il en est de certains spectacles exigeants comme d’une initiation: il y a un prix à payer, un rituel à suivre, le prix de l’indéfectible concentration, le rituel du lâcher-prise qui est la formule magique que le spectateur doit réciter à l’entrée de la salle s’il veut que le charme opère.

Il en est de certains spectacles novateurs comme d’une révolution silencieuse: ils marquent le point d’aboutissement d’une recherche individuelle et collective, la rencontre et l’équilibre entre des courants que l’on sentait bouger mais dont on peinait à distinguer comment ils pourraient se mêler.

MUE, c’est un spectacle comme ceux-là. Et, tout aussi bien, c’est un peu plus encore que ceux-là.

Tout commence avec le noir. Dans le noir. Un bain sonore emplit l’espace, pas encore musique, mais plus doux et plus structuré qu’un simple bruit. Puis la lumière s’éveille, et, avec elle, le mouvement. Et le bruit, la lumière et le mouvement, ensemble, permettent la vie, et permettent la dramaturgie. En des ballets complexes et majestueux, des formes lumineuses aux contours de plus en plus organiques dansent sur un écran, et c’est beau et troublant, et déjà l’émotion est là, présente, stimulée par l’accompagnement sonore qui évoque des mondes aquatiques.

Puis la lumière projetée accouche d’une forme, procédant à la fois de la lumière et des ténèbres, qui ondoie et rampe sur la plateau, avant de donner naissance à deux corps en se retirant. Ces corps, ce sont plutôt des silhouettes, humaines, enchevêtrées mais reconnaissables, qui se détachent sur un fond lumineux. La lumière, encore, mais la lumière négative cette fois, celle qui découpe des formes et des ombres. Et ces corps, ces silhouettes, vont s’explorer mutuellement, s’étreindre, se porter, se déprendre l’un de l’autre pour mieux se retrouver ensuite, dans une chorégraphie lente et fascinante. On ne sait jamais bien qui meut qui, qui étend là le bras, qui laisse ainsi traîner sa jambe, car les mouvements et les contours des corps se confondent et troublent l’observation. Ce qui permet à l’œil de finalement se laisser aller à ne plus tenter de distinguer les détails, et à juste accepter les formes et les mouvements, dans leur poésie propre.

Comment ce spectacle se dénoue, on ne l’écrira pas, car on a déjà la sensation d’en avoir trop dit, et la meilleure manière de vivre ce voyage reste sans doute d’y aller en le recevant dans l’instant, seconde après seconde, et de se laisser porter.

Techniquement, c’est la rencontre virtuose d’un travail sur le corps, le mouvement, la matière, la lumière, le théâtre de silhouettes, la marionnette. Le corps est pris physiquement et métaphoriquement, corps humain et corps marionnettique (par le biais d’un mannequin fait à la semblance de Carine Gualdaroni), corps en mouvement et corps inerte. Jeux de lumière, confusion du marionnettiste et de sa créature, chorégraphie de leur contact, tout est admirablement maîtrisé, tout est beau, tout a la majesté d’une lenteur tranquille qui goûte à chaque possibilité de jeu au fur et à mesure qu’elle advient. Il y a, à la confluence de toutes les techniques employées, un renouveau et une émergence: ce travail si singulier mérite d’être considéré comme un champ à lui tout seul à l’intérieur du spectacle vivant, qui prend à la danse, à l’expression corporelle, au théâtre et à la marionnette, et tisse ces fils en une nouvelle étoffe, unique et merveilleuse. La sonorisation, faite en direct par Jérémie Bernard, entre sons primaux et musique d’envoûtement, mérite d’être applaudie: c’est le complément précieux voir indispensable des images proposées sur la scène et l’écran.

Côté dramaturgie, le thème de la mue est pleinement exploré, dans le personnage mis en scène qui n’est que la métonymie de l’Humain. Comment le spectacle a l’immense élégance d’être purement visuel et sonore, sans une seule parole, chaque spectateur en repart riche de ses propres interrogations et interprétations, mais il est clair qu’on traverse là, en un magistral condensé, les thèmes fondamentaux du théâtre: confrontation de la vie et de la mort, prise de conscience du monde et de soi-même, lutte pour établir un sens dans le chaos, passage d’un état à un autre dans un chemin de vie, double métaphorique (mais qui est le double, du corps ou de l’âme?). Pour cette raison, pour peu que l’on se mette en réceptivité fasse à la proposition, déconcertante peut-être dans sa nouveauté, on ne peut que ressortir profondément bouleversé.

Oui, ce spectacle est lent, mais aucune naissance ne peut advenir dans la précipitation. Oui, ce spectacle est parfois abstrait, radicalement dépouillé, mais aucune naissance ne peut advenir si ce n’est dans l’effort de ceux qu’elle implique.

Mais ce spectacle est incroyablement beau, et profondément émouvant, et magistralement construit et interprété, et il faut le voir.

Apparemment, les franciliens pourront le découvrir à La Nef – Manufacture d’Utopies (Pantin) dans le courant de l’année.

CONCEPTION ET INTERPRÉTATION
Carine Gualdaroni
ACCOMPAGNEMENT ARTISTIQUE
(DRAMATURGIE ET GESTUELLE)
Claire Heggen
MUSIQUE
Jérémie Bernard
LUMIÈRES
Charlotte Gaudelus
SCÉNOGRAPHIE ET REGARD
Anne Buguet
COSTUMES
Olivia Ledoux
RÉGIE PLATEAU
Baptiste Douaud
CONSTRUCTION MARIONNETTE
Carine Gualdaroni
Agnès Bovis
VISUELS
(c) Baptiste Le Quiniou

[Critique] du film « Barry Seal : American Traffic » Tom Cruise, idiot utile flamboyant de la CIA
L’agenda culture de la semaine du 18 septembre 2017
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *