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Jeanne Mercier : « nous avions envie que ce soit un voyage pour les visiteurs »

Jeanne Mercier : « nous avions envie que ce soit un voyage pour les visiteurs »

18 mai 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Jusqu’au

 

Je trouve le titre de l’expo délicieux : « Prendre la tangente ». Parce qu’en ce moment s’il y a bien une chose que tout le monde a envie de faire : c’est justement de prendre la tangente ! En voilà une idée post-covid !  

Le MAIF Social Club avait l’idée de travailler sur le voyage et le tourisme. Donc c’est eux qui sont venus me demander ça. On était, bien sûr, en pleine crise sanitaire, en pleine pandémie et j’avais envie d’explorer et de réfléchir là-dessus. Simplement c’était quelque chose de très ouvert. Au départ, ils sont venus me voir : voyage, tourisme comment l’aborder ? On a décidé ensemble de penser un voyage imaginaire. C’est mon objet d’étude depuis longtemps. Je questionne la déconstruction des stéréotypes et des renouvellements des imaginaires. Et donc imaginer un voyage avec dix escales pour amener le spectateur à se poser des questions, mais sans culpabiliser. C’est très important pour nous d’être une exposition qui pose des questions, des questions écologiques, politiques, sociétales mais qui ne soit pas quelque chose qui assène : il ne faut pas trop consommer, ne partez plus en vacances, n’utilisez plus d’essence. Nous ne voulions pas passer des messages culpabilisants, nous avions envie que ce soit un voyage pour les visiteurs, qu’ils puissent se projeter ailleurs et qu’ils se demandent ensuite : quels sont les choix qu’on peut faire par rapport à nos destinations, à nos publics, aux gens qu’on peut rencontrer et comment cohabiter avec ces habitants quand on devient touriste.

 

Connaissiez-vous déjà le MAIF Social Club avant cette commande ou vous avez découvert le lieu à cette occasion ?

J’avais vu une exposition que j’avais adorée sur les cabanes, qui m’avait transportée, qui était magnifique. Quand on connait le MAIF Social Club, toutes les scénographies changent, c’est toujours très perturbant de revenir. Au début, j’ai eu du mal à me projeter dans l’espace, parce que comme j’avais déjà vu deux ou trois expositions qui m’avaient chaque fois emmenée dans un univers différent. C’était très difficile. Au début je ne connaissais pas. Ce qui était bien c’est que j’avais vu les deux dernières expositions et pour moi c’était assez important qu’il y ait un parcours chorégraphié.

 

Comment avez-vous appréhendé ce lieu pour créer votre parcours ?

Ce qui est bien c’est que l’équipe du MAIF Social Club vous propose toujours de travailler avec un ou une scénographe. C’est très important pour eux que ce soit un duo commissaire/scénographe. C’est une chance incroyable qui est très rare aujourd’hui. J’étais hyper contente. C’est eux qui m’ont proposé de travailler avec Isabelle Daëron avec qui j’avais déjà travaillé sur une précédente exposition. Elle est spécialiste des questions écologiques et avec le MAIF Social Club nous voulions être le plus neutre possible. C’est comme cela que son nom a émergé. Dans mes recherches, j’étais tombée sur pas mal de citations de chercheurs, écrivains spécialisés sur la question du voyage et du tourisme qui parlaient tous de parcours chorégraphié par les guides ou par nos téléphones portables. Cela m’intéressait que le public soit obligé de nous suivre et que les artistes se transforment en guides. Isabelle a imaginé cette scénographie pour les que les visiteurs deviennent voyageurs à travers, entre autres, les moyens de transports et les fenêtres qui sont aussi une ouverture sur un ailleurs.

 

C’est une scénographie magnifique.

Isabelle a basculé, elle était au départ scénographe et finalement elle est devenue artiste de l’exposition.

 

Ah oui ?

Oui maintenant elle est vraiment notée dans les artistes. Tout d’un coup on s’apercevait que sa scénographie allait au-delà, ce n’était pas juste la structure, c’étaient les fenêtres peintes à la main à l’aquarelle, il y a aussi les oiseaux qu’on voit depuis l’observatoire sous la verrière. Elle a basculé, mais assez tardivement, ses propositions étaient tellement de plus en plus fortes. Et comme elle suivait le projet avec nous, elle le construisait avec nous. Son rôle a basculé et on s’est tous dit avec l’équipe que ce serait vraiment nier tout le travail artistique que de ne la laisser qu’en scénographe. Donc elle est aussi dans la liste d’artistes, elle a une double casquette.

 

Dans la déambulation, nous tombons sur les bouées de Laurent Perbos ou sur les photos floues de Corinne Vionnet… Je me demandais si c’était l’une de vos volontés de pointer avec pas mal d’humour, les stéréotypes que véhiculent les voyages tels que nous, occidentaux, les pratiquons ?

C’était tout le temps une volonté de déplacer le regard, on peut toujours amener les gens ailleurs, faire en sorte qu’ils se posent des questions en faisant de l’humour. Laurent Perbos rassemble des bouées sur sa plage. Cette œuvre nous permettait de proposer quelque chose de très immersif, que ce soit ludique. Et l’œuvre de Laurent Perbos, c’est l’une des œuvres préférées des enfants parce que c’est hyper coloré, c’est pop. Il y a une espèce de côté tableau. C’est très beau de le voir sculpter en direct. Il pose une première bouée puis il en rajoute. Même une fois installé, c’est assez beau parce que c’est presque entre une peinture et une sculpture en couleur. Et pour moi ça permettait de poser la question de la plage qui est l’un des endroits de dépaysement symboliques pour nous occidentaux, et qui est malheureusement, aujourd’hui, l’un des endroits les plus pollués. J’habitais à Marseille où la question de la pollution de la mer et de la plage est primordiale. Donc ça m’intéressait de poser cette question mais que ce soit à la fois assez ludique et en même temps que cela suscite une aversion devant tant de plastique : c’est l’œuvre la moins écologique de l’exposition !

 

C’est aussi plein de symboles : le flamant rose, la tortue, je trouve ça intéressant même en termes d’iconographie.

Pour moi c’est assez intéressant de travailler sur l’iconographie, de la même manière que pour Corinne Vionnet, on est maintenant dans une iconographie mondiale et globalisée en plus avec les réseaux sociaux on imagine des beaux lagons, de l’eau turquoise et ça y est tout le monde va dans les calanques pour faire les mêmes photos. Je suis, au départ, spécialisée dans la photographie, j’ai étudié Corinne Vionnet en histoire de l’art en 2005, et c’était hyper marquant pour moi de se dire qu’à un moment un photographe n’est plus photographe mais que c’est seulement une accumulation de photos qu’elle trouve sur internet. Elle posait déjà la question de : pourquoi fait-on tous les mêmes photos ? Comment s’est constitué notre patrimoine mondial de l’UNESCO avec les trésors qu’on connaît tous, même si on n’y est jamais allé ? Pourquoi on a choisi ces bâtiments et pas d’autres ? Pourquoi ces images ? En les superposant ça donne ce côté flou et vaporeux, assez romantique.

 

Oui moi aussi j’ai vu ce côté romantique et il y a aussi les photos ratées,  qui sont les plus intéressantes.

Et puis, les visiteurs se projettent dedans. Certains voient un éléphant au lieu du Mont St-Michel. Le public se projette dedans, se plonge dans les foules, personne ne voit les mêmes choses.

J’adore cette question de la perception et de comment les personnes vont pouvoir regarder et observer ces images. C’est finalement un travail interminable de photographier tous les trésors de nos sociétés. Et ça m’intéressait de travailler à la fois le côté album photo, de poser la question de notre album photo, des cartes postales qu’on peut ramener. C’est pour ça qu’on propose au public de repartir avec des cartes postales.

 

Dans quel sens avez-vous fait votre sélection ?

Il y a plusieurs choses. J’avais vraiment envie de partir de la question du passeport, de la carte et de la valise. Pour moi ça a tout de suite été un fil conducteur de l’exposition, d’imaginer de partir de ces 3 artefacts qui sont pour moi, les choses que tout le monde amène dans ces bagages pour voyager, tout le monde est obligé d’avoir une carte d’identité pour voyager. Donc je suis vraiment partie d’abord de ces 3 œuvres ou en tout cas de ces trois choix d’objets, pour après imaginer de différentes escales. Et puis il y a des œuvres d’artistes avec qui j’avais déjà travaillé ou dont je connaissais le travail. Par exemple, Corinne Vionnet je connaissais déjà son travail mais je n’avais jamais travaillé avec elle. Pour moi ça a été une évidence presque, elle était déjà dans ma liste. Laila Hida avec Arnakech avec qui j’avais déjà travaillé pour le coup. Et Emo de Medeiros justement pour poser la question des « Vodunaut » et l’envolée dans un ailleurs qui est à la fois virtuel parce que ce sont des sculptures numériques avec des smartphones qui diffusent des vidéos. Et aussi toute cette question de l’iconographie justement. Que symbolisent ces coquillages, ces cauris ? C’est une œuvre avec beaucoup d’entrées puisqu’il y en a qui voient des coiffes africaines, il y en qui voient des casques d’astronautes. Les casques de motos sont souvent vus par les tout-petits, qui sont généralement fascinés par cet objet… Je trouve génial ce que les gens arrivent à projeter sur cet objet. C’est toute l’ambiguïté de ces casques qui servent à diffuser et en même temps qui sont très précieux avec ces cauris. Le cauris c’est une ancienne monnaie, donc ça pose toute cette question de la valeur et de la question du voyage virtuel qui me semblait assez intéressant d’évoquer en pleine pandémie.

 

Il n’y a pas de voyages sans cadeaux, sans souvenirs et vous jouez ce jeu-là aussi. On se retrouve avec une carte postale et un petit coquillage si on a envie. Est-ce que c’était important pour vous aussi d’aller au bout du jeu et de se dire « qu’est-ce qu’on garde comme souvenir de ce voyage-là » et la question aussi c’est « qu’est-ce qu’on fait à accumuler des souvenirs de voyages dont on ne va rien faire généralement » ?

Le MAIF Social Club est très accès sur le jeune public, il y avait vraiment l’idée de pousser jusqu’au bout cette question de l’immersion de pouvoir s’imprégner des œuvres. On a travaillé avec plusieurs choses. Pour moi c’était important que les gens puissent repartir avec ce passeport universel de Lucy et Jorge Orta. Cela pose la question de la libre circulation. La carte postale c’était évident, c’était pour dire : au lieu de faire tous la même photo pourquoi n’achèterions nous pas la carte postale, que nous pourrions garder ? 

 

Le cauri c’est autre chose, c’est une monnaie.

Oui, c’est une ancienne monnaie, ça a une valeur. On s’est posé la question et, d’ailleurs, Emo de Medeiros a beaucoup travaillé avec nous. Au début on voulait mettre une pile, un tas de cauris. Le problème c’est qu’on s’est dit, si on met un tas, tout le monde va se servir et les gens vont prendre des poignées alors que c’est quelque chose de précieux. C’est pour ça qu’on a mis cette petite calebasse et au début c’était drôle, les gens n’osaient pas en prendre. Comme c’est petit, précieux et qu’il y avait marqué la phrase « emportez-en si vous voulez ou contemplez-les » on a voulu laisser ouverte cette idée que, si on commence à ramasser tout ce qu’il y a par terre, tous les trésors qu’on peut trouver sur les plages, dans les temples, les cailloux qu’on peut avoir, ou les fleurs que l’on peut arracher dans les parcs nationaux, eh bien, nous détruisons. Nous trouvions que c’était une belle manière d’inviter les gens à y réfléchir, d’en prendre un s’ils le souhaitaient, tout en ayant conscience que c’était quand même un objet précieux à ramener chez soi. Et après, ça sert pour les oracles, ça sert pour plein de choses donc peut-être qu’il y a des personnes qui vont s’en servir pour un autre rituel de voyage…

 

Visuel :©Jean Louis Carli

 

Jusqu’au 23 juillet, au 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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