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Installation de Philipp Apeloig au Panthéon pour les Journées Européennes du Patrimoine : « La typographie demande une justesse, comme dans la musique »

Installation de Philipp Apeloig au Panthéon pour les Journées Européennes du Patrimoine : « La typographie demande une justesse, comme dans la musique »

15 septembre 2021 | PAR Yaël Hirsch

Pendant les journées européennes du patrimoine les 16, 17 et 18 septembre de 20h à minuit, le graphiste Philippe Apeloig projette l’installation Ces murs qui nous font signe sur les murs du Panthéon. Il nous parle de son travail où les personnalités côtoient les inconnues et où les lettres, la typographie et le savoir-faire sont autant de moyens de lutter contre l’oubli.

Comment le livre et l’installation Ces murs qui nous font signe sont-ils liés à votre livre Enfants de Paris ?

Enfants de Paris (1939-1945) se présente comme un millefeuille. C’est une œuvre conséquente et l’idée est de rendre accessible le contenu de ce livre à un plus large public. Plutôt que de faire une exposition et d’accrocher les photos dans un lieu clos ou de les encadrer, j’ai préféré les transformer en des images lumineuses et de les rendre monumentales. Il s’agit de projeter ces images typographiques pour faire comme si l’on s’en approchait avec une loupe. Cela permet également de leur conférer une certaine fragilité : ce sont des plaques en pierre, en métal, en granit ou en marbre, mais le fait de les transformer en images lumineuses en fondu-enchainé leur donne une dimension encore plus forte sur l’émotion qu’elles renvoient. J’ai cherché l’endroit le plus propice pour cette installation. J’ai pensé aux quais de la Seine où on pourrait les voir affichées sur des grands murs, mais je craignais qu’on ne puisse les lire. Mon projet n’est pas seulement lié au son et à la lumière ni à la décoration. Il s’agit de donner à lire ces textes et en même temps  de faire voir la beauté des typographies. Par exemple, boulevard Saint-Michel  une plaque mentionne que juriste, Compagnon de la Libération et rapporteur du projet de Déclaration universelle des droits de l’homme à l’Assemblée générale de l’ONU en 1948, René Cassin, habitait là. Il était commissaire à la justice d’instruction publique de la France libre, a été fait prix Nobel de la Paix en 1968. Il était juif et c’est un symbole fort de l’intégration du peuple juif dans la société française. Il a également été l’un des premiers à rejoindre de Gaulle pendant l’Occupation allemande et il est inhumé au Panthéon. C’est pour ces personnalités célèbres de l’histoire, dont certaines ont des plaques dans Paris, que j’ai décidé que le projet se déroulerait au Panthéon. Par exemple, le résistant Pierre Brossolette a aussi une plaque dans le 16e arrondissement de Paris sur les murs du lycée Janson de Sailly et il est inhumé au Panthéon. Il y a une plaque dans le 7e arrondissement sur l’immeuble de la rue de Verneuil où habitait Jean Zay.  Mais il est important pour le projet d’y faire figurer également les nombreux anonymes dont les noms  figurent sur ces plaques. Il s’agit de rompre une forme de hiérarchie entre des gens qui ont vécu pour la plupart en anonymes, mais qui ne sont pas morts ignorés, puisque leurs noms sont gravés sur ces plaques éparpillées dans Paris.

Y a-t-il un côté solennel comme une visite au cimetière dans Ces murs qui nous font signe ?

Ce n’est pas sujet triste, mais un sujet grave. Graver me fait penser au graphisme. Il est question de l’originalité des caractères typographiques. Ce qui fait la beauté de ces plaques, c’est leur diversité, leur maladresse. Ce qui fait leur force c’est le souci du détail.

Où est-ce que ce sujet des plaques mémorielles vient vous saisir en tant que personne et en tant que juif ?

Le point de départ de ce projet a été un projet de ma mère en 2004. Elle a déposé une plaque à Châteaumeillant, petite ville du cher dans laquelle elle était cachée avec une quarantaine d’autres familles, en tant que petite fille juive, pendant la Guerre. Mon grand-père m’avait emmené là, c’était symbolique pour lui. Quand j’avais dix ans, je ne me rendais pas compte de ce qui avait pu se passer. Je savais qu’ils avaient survécu à un drame que j’ai pu comprendre, nommer, absorber au fur et à mesure. C’est un héritage que nous n’avons pas vécu, mais qui s’est infiltré en nous. Mes parents ont une âme de militants alors que de mon côté, je suis plutôt introverti et observateur. Je savais que dans ma vie  et ma profession, il y aurait un lien entre la typographie, la mémoire de ma famille et  l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Comment cette histoire s’imprègne dans une famille et comment renaît-on avec cet héritage ? Cela donne naissance à une forme de création. La discrimination génère toutes sortes de créations. Dans le cas de la Shoah, le drame a engendré de la création dans toutes les disciplines artistiques, y compris par exemple la Bande-Dessinée, mais il n’y avait pas grand-chose en graphisme. 

Le beau et son sens sont importants pour vous. Ils sont même indispensables à la préservation de la mémoire… 

J’y tiens parce qu’auparavant les plaques les plus anciennes, du siècle dernier, ont été créées par des artisans qui avaient un sens de la qualité de leur métier et le soin de faire quelque chose de bien fini, avec un sens de l’esthétique. C’est une forme de polyphonie typographique. Et cela devient un catalogue de référence pour les typographes. Les typographes ont des radars à la place des yeux. On se rend compte qu’il y a beaucoup à lire dans les contextes urbains. Les plaques relèvent d’autre chose. Elles nous donnent une information importante. Or, les plaques anciennes étaient bien faites, pleines de charme. Il y avait un travail sur les techniques. Certaines sont ornementées de médailles, de rubans tricolores, de palmes, de portraits. Il y a un travail soigné sur les différents styles typographiques : des empattements traditionnels de l’édition, d’autres beaucoup plus modernes. Cet ensemble, tellement riche dans sa diversité, donne une identité à Paris. Chacun a fait comme il a pu, c’est fait maison, mais tout est fait avec cœur et il y a beaucoup de tendresse dans ces gestes d’artisans. La typographie demande une justesse, comme dans la musique. Il faut jouer les bonnes notes. Ce qui devient plus rare aujourd’hui où le contenu prend le dessus et où le travail de mise en page est occulté.

Ces murs qui nous font signe from Studio Philippe Apeloig on Vimeo.

Comment ce projet sur les plaques de mémoire nourrit-il votre travail pour d’autres projets ?

Lorsque l’on est graphiste, on répond à des commandes. Ici c’était un projet lancé au sein de l’équipe, qui nous a amenés à arpenter Paris, à chercher partout par tous les moyens. C’est une toute petite équipe, on ne peut pas être sur tous les fronts. Ça m’inspire à comprendre qu’il ne faut pas cloisonner les disciplines. Le graphisme n’est pas opaque, mais un peu fermé, c’est tellement précis qu’on a l’impression que seuls les graphistes ont un œil ou une sensibilité à la qualité du graphisme. On remarque tous plus ou moins quand quelqu’un joue faux, ce n’est pas pareil dans la typographie. Tout le monde n’identifie pas les erreurs. Je me suis aperçu que l’écriture a ouvert des perspectives qui m’intéressent au-delà même du travail de la conception graphique.

Qu’attendez-vous des trois jours d’exposition au Panthéon ? Est-ce un peu comme une performance? 

Les projections, des images très sobres. Elles apparaissent et disparaissent comme si le Panthéon était transformé en lanterne magique, avec ce rythme régulier. On a l’impression que le monument respire. Ce qui m’intéresse est que tout se déroule en extérieur, sur les flancs du Panthéon. C’est cet extérieur que l’on fait vivre en utilisant les murs du Panthéon comme des grands écrans. De l’autre côté des grandes fresques murales de Puvis de Chavannes,  les visiteurs vont se recueillir pour découvrir les sépultures des personnalités. Et comme c’est éphémère, il y a quelque chose de délicat… 

visuels  © Philippe Apeloig 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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