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Le retour d’Iphigénie à l’Opéra de Paris et des grandes heures de l’ère Mortier

Le retour d’Iphigénie à l’Opéra de Paris et des grandes heures de l’ère Mortier

15 septembre 2021 | PAR Paul Fourier

Iphigénie en Tauride de Gluck revient au Palais Garnier dans une mise en scène toujours puissante avec une distribution de bon niveau.

« J’aime les vieilles femmes, femmes laides, femmes mauvaises ; elles sont le sel de la terre, les déchets humains ne les rebutent pas ; elles connaissent le revers de la médaille, de l’amour, de la foi (…) » (Les vieilles femmes, Tadeusz Rosewicz).

Sans aucun doute, Krzysztof Warlikowski fit sien ce texte du poète polonais pour imaginer l’entrée en matière de la mise en scène qui représenta, en 2006, autant un coup de génie qu’un repoussoir pour une partie du public. À un point tel que cette production peut symboliser, à elle seule, toute l’essence de la provocation acérée et brillante qui marqua, par épisodes, la riche période de Gérard Mortier à la tête de l’Institution.
C’est, en grande partie, ce qui conduit le public à y revenir, fasciné, renouvelant ainsi les huées masochistes et rafraîchissantes qui auraient, quinze ans après, particulièrement réjoui feu le Directeur.
Pour l’actuel directeur, Alexander Neef qui officia pendant ce même mandat, cela sonne aussi comme un passage de relais…

Une histoire de la violence

En préambule donc, pendant l’ouverture, un groupe de vieilles femmes fait des allers et retours vers la scène, défile et nous défie. Sur le côté se trouve Iphigénie qui va revivre sa tragique histoire baignée de malédiction familiale.
Car peut-on imaginer histoire de famille plus violente que celle des Atrides, famille maudite par le crime originel de Tantale qui offrit comme nourriture aux Dieux le corps de son fils ?
Electre, Oreste, Iphigénie sont les enfants de cette longue folie collective et Iphigénie en Tauride imaginé par Euripide, en est l’un des épilogues.

La puissance de la mise en scène, qui par son désormais « classicisme » a toutefois perdu une partie de sa force de frappe originale, reste, via le regard dur et sans concession de ses femmes, de transcrire la violence et l’indécence du propos.
Les images, présentées ou projetées, figurent, certes, les épisodes sanglants de l’histoire d’Iphigénie et de ses proches tout autant que, plus prosaïquement et psychanalytiquement, les cauchemars et hallucinations qui hantent l’esprit de cette vieille Iphigénie engloutie dans ce long processus traumatique. Alors que l’action montre la sœur condamner son frère à mort, l’on se retrouve ainsi confronté à son sacrifice passé, programmé par son père Agamemnon, et au meurtre-vengeance de Clytemnestre par Oreste.
C’est dérangeant, mais cela dérange comme une évidence de la violence de cette histoire qui atteint tous les extrêmes dans la transgression.
Plongeant le spectateur dans l’action, le metteur en scène, en disposant le chœur et certains des personnages dans les loges de côté, en faisant surgir Oreste et Pylade en fond de parterre et Diane, à sa place dans les cieux ou, plus précisément, au premier rang de l’amphithéâtre, utilise à bon escient la spatialité du Palais Garnier.

Depuis 2006, des distributions se sont succédé.

Dans le rôle d’Iphigénie, ce furent Susan Graham, Mireille Delunsch, Véronique Gens.
C’est, aujourd’hui, l’Irlandaise Tara Erraught qui relève le gant. Si le chant est opulent, le français idoine et la projection parfaite, en cette première, il lui manque cependant, d’un point de vue dramatique, toute la profondeur, l’ambiguïté, voire la sauvagerie de l’héroïne marquée par sa sanglante histoire familiale. Cette Iphigénie, trop lisse, est par trop victime et pas assez sœur de l’hystérique Électre.

Jarrett Ott, lui, incarne un Oreste proche de la perfection, intégrant les démons intérieurs du personnage et les traduisant dans un chant noble, puissant d’où s’échappent, toutefois, les accents fragiles du héros et matricide meurtri comme dans le sublime air « Le calme rentre dans mon cœur ».

Avec Pylade, il parvient à former le couple fusionnel et amoureux surligné par Warlikowski. Dans le rôle de l’ami-amant, Julien Behr n’a certes pas une projection prodigieuse, mais son incarnation est empreinte de la fragilité et de la soumission qu’il doit à Oreste, même dans le pire et au moment de la révolte.

Thoas, le monstre, en fauteuil roulant, qui exige le sacrifice des arrivants sur les côtes trouve en Jean-François Lapointe un interprète à la hauteur des imprécations haineuses dont il est seul animé.

Marianne Croux, Jeanne Ireland, Christophe Gay, quant à eux, remplissent leur rôle avec talent et l’on se doit d’applaudir la comédienne Agata Buzek, incarnation muette d’Iphigénie et figure si typiquement warlikowskienne.

Dans la fosse, Thomas Hengelbrock mène l’orchestre de l’Opéra National de Paris sur les pentes âpres de la musique de Gluck. Parfois cependant, cela sonne un peu brutal et sec, aux dépens notamment des moments de répit, lors des lamentations d’Iphigénie et d’Oreste. Le chœur, irréprochable, porte autant la vox populi que les contradictions des refrains mortifères qui pénètrent l’esprit tourmenté de l’héroïne.

Jusque dans les huées, désormais traditionnelles pour cette mise en scène devenue référence, cette soirée de rentrée lyrique à l’Opéra de Paris, apparaissait, en cette première, presque routinière. Cela ne doit pas empêcher de se frotter une nouvelle fois à cette Iphigénie urticante et de replonger tant dans la violence de la tragédie, que dans la promiscuité de ce public qui aime tant chahuter les premières lyriques.

Iphigénie en Tauride de Christoph Willibald Gluck, à l’Opéra Garnier, jusqu’au 2 octobre 2021.

Visuel : © Sebastien Mathé / Opéra national de Paris

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