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« Gurlitt. Un bilan » au Kunstmuseum de Berne

« Gurlitt. Un bilan » au Kunstmuseum de Berne

14 octobre 2022 | PAR La Rédaction

Le Kunstmuseum de Berne fait lui-même le point sur le legs controversé de Cornelius Gurlitt. Dans l’exposition qui lui est consacrée, l’institution présente son traitement de cet héritage “surprise”d’environ 1600 œuvres qu’elle a reçu et accepté en novembre 2014. L’exposition « Gurlitt. Un bilan » a ouvert ses portes le 15 septembre et dure jusqu’à la mi-janvier 2023.

Par Nathalie Rozanes

Le musée bernois a accepté un ensemble d’environ 1600 œuvres d’art rassemblées par le marchand d’art allemand Hildebrand Gurlitt. La collection se compose par exemple d’œuvres de Max Liebermann, Otto Dix, Henri Matisse, Monet, Kandinsky, Munch, Cézanne ou encore Rodin. Gurlitt a œuvré comme marchand d’art sous le régime nazi. Il a d’abord profité des ventes forcées et expropriations d’artistes, galeristes et collectionneurs juifs en Allemagne, puis en France, Belgique et aux Pays-Bas lorsque celles-ci ont été occupés par le régime Nazi. Il a également profité de ventes aux enchères d’œuvres, souvent d’expressionisme allemande, classées “dégénérées” par le régime et qui servaient à financer les efforts de guerre. Hildebrand a ensuite légué les œuvres à son fils Cornelius, qui les a gardées sous clé jusqu’à un âge avancé dans ses appartements de Munich et de Salzbourg. C’est par hasard que les autorités ont découvert en 2010 les tableaux dans les appartements de Gurlitt et les ont confisqués. Une grande partie de la collection était soupçonnée d’être des œuvres spoliées.

A la surprise générale, l’octogénaire Cornelius Gurlitt a légué peu avant sa mort en 2014 le lot d’œuvres au Kunstmuseum de Berne. Après un temps de réflexion de quelques mois, ce musée a accepté le lourd héritage, avec l’obligation d’effectuer un travail de mémoire et de n’accepter que les œuvres ne provenant pas du pillage Nazi. Les héritiers de Gurlitt ont contesté la validité de son testament mais ont perdu la cause. Les œuvres sont donc arrivées à Berne.

Puis le Kunstmuseum a mis sur pied la première cellule scientifique de recherche pour établir la provenance d’œuvres en suisse. Un tableau a déjà été vendu pour rentrer dans les frais. Pour continuer à financer cette cellule, le musée prévoit la vente de certaines œuvres et espère un plus grand soutien du gouvernement Suisse. Il est apparu que la collection ne comportait que peu d’œuvres simplement identifiables comme volées, ce qui veut dire que de centaines d’œuvres tombent dans une zone grise car leur l’origine n’a pas pu être clairement établie ou dont les conditions de ventes étaient plus complexes est apparue lors des recherches.

Dans l’exposition, les pièces apparaissent avec les traces de leur histoire mais également leur énormes qualités esthétiques. Il semble que l’exposition sert avant tout à mettre en avant cette nouvelle cellule de recherche.

L’exposition entend montrer comment le Kunstmuseum de Berne, en acceptant l’héritage Gurlitt, a assumé ses responsabilités en matière de traitement des œuvres d’art. Elle se veut mettre en avant la “transparence”, mais un point de vue autocritique manque totalement, ainsi qu’une indication sur la valeur de ces œuvres héritées ainsi que le profit présent et futur qu’elles apportent au musée, ce qui certainement aurait servi cette transparence et permis une réflexion plus large sur “ce qu’il faut faire avec”.

Après plusieurs années de travail, seulement neuf d’entre elles pu être totalement identifiées jusqu’ici comme étant de l’art spolié et restituées à leurs anciens propriétaires ou à leurs descendants : Cinq œuvres ont été redonnées à l’Allemagne et deux aux descendants des anciens propriétaires.

Cependant, de nombreuses œuvres présentent des lacunes quant à leur traçabilité. Le Kunstmuseum a renoncé à son droit de propriété lorsqu’il y avait “un doute”, d’après un système de classement que le spectateur découvre ici, établie par cette cellule de recherche interne (est-ce qu’une cellule interne peut être neutre?).

L’exposition montre que dans la plupart des cas, la provenance n’a pas pu être établie de manière complète. (80 ans sont passées sans que rien n’ait été fait…) Le musée a gardé 1091 œuvres dont la provenance ne peut plus être clairement retracée. (Malgré la volonté d’effort visible, est-ce moral ?) »Nous avons sous-estimé les lacunes, admet Marcel Brülhart, responsable du dossier Gurlitt au Musée des Beaux-Arts. En cas d’origine nébuleuse d’une œuvre d’art, on trouve « cent raisons » de ne rien faire. Or Berne s’est à dessein opposé à cette facilité et a cherché des solutions équitables avec les concernés. « Il existe beaucoup de possibilités de négociation, il ne faut pas craindre cette problématique », estime l’expert, en regard de la mollesse, selon lui, de beaucoup d’institutions en Suisse en la matière. Le musée a renoncé à 38 œuvres clairement volées par les Nazis ou suspectes.

La problématique de ce legs controversé rappelle en effet beaucoup de polémiques suisses liées à cette époque ou la Suisse a finalement beaucoup profité de son statut « neutre » et fermé ses frontières aux réfugiés du régime. Comme par exemple celle d’autres grands musées : Zürich où une collection d’un marchand d’armes aux Nazis a été accepté et vient d’ouvrir ou à Bâle où le musée à cette époque a lui-même acheté à l’Allemagne des œuvres d’expressionnistes classées « dégénérées », où la provenance des œuvres n’est pas indiquée comme à Berne.

C’est peut-être en ce sens que l’exposition (payante…) est réellement intéressante et parce qu’elle pose la question plus large de ce qu’on devrait faire d’un héritage volé. Une question qui semble finalement pas aussi compliquée qu’elle est souvent présentée si on était transparents sur la valeur de ces œuvres et à qui ce profit est dû. Cette question est encore confortablement présentée comme un grand questionnement philosophique.

En revanche le ton d’auto congratulation du musée, dans le meilleur cas naïf, qui règne dans cette exposition parce que on a fait quelque chose là où d’autres ne font rien, quand une aussi grande injustice irréparable a été faite à l’autre dans le passé et dont on profite dans le présent, est malaisant. Il ne sonne pas au bon endroit.

visuel(c)  affiche 

Max Beckmann, Zandvoordt Strandcafé [Zandvoordt café à la plage], 1934, Aquarelle avec gouache sur traces d’un dessin préparatoire au fusain sur papier, 49,9 x 65 cm, Kunstmuseum Bern, Legs Cornelius Gurlitt Wassily Kandinsky, Schweres Schweben [Lévitation lour- de], 1924, Encre noire et de couleur [encre de chine] et aquarelle sur carton, 48,5 x 33,6 cm, Kunstmuseum Bern, Legs Cornelius Gurlitt 2014 Claude Monet, Waterloo Bridge, temps gris, 1903 Huile sur textile, doublé, 65 x 101,5 cm, Kunstmuseum Bern, Legs Cornelius Gurlitt 2014 Chargesheimer, Hildebrand Gurlitt, non daté [1955] Photographie

© Koblenz, Bundesarchiv, Legs Cor- nelius Gurlitt

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La Rédaction

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