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« Degas Danse Dessin » deux esprits brillants à travers figures et mouvements

« Degas Danse Dessin » deux esprits brillants à travers figures et mouvements

09 décembre 2017 | PAR Victoria Okada

« Degas Danse Dessin » en grosses lettres, associé à un pastel de Danseuse assise se massant le pied sur l’affiche — On imagine immédiatement qu’il s’agit d’une exposition d’œuvres de Degas sur la danse et les danseuses. Mais soyez attentifs, lisez le sous-titre « Hommage à Degas avec Paul Valéry », inscrit discrètement sous le titre principal. C’est en effet sous ce fil conducteur que le Musée d’Orsay a choisi de célébrer le centenaire de la mort du peintre.

 

Amitié entre Degas et Valéry
Paul Valéry, cadet de trente-sept ans d’Edgar Degas, projette, en 1894 à l’âge de 24 ans, d’écrire un livre sur le peintre. Mais il y renonce, anticipant la réticence de ce dernier. L’année suivante, les deux hommes se rencontrent et le poète gagne l’amitié du peintre. Ils fréquentent « les vendredis », salon artistique que tient Henri Rouart, collectionneur de peintures. C’est le début d’une amitié qui durera plus de 20 ans entre Degas et Valéry. Elle donnera lieu, en 1936, une vingtaine d’années après la mort du peintre, à la publication d’un ouvrage exceptionnel, lui-même une véritable œuvre d’art : Degas Danse Dessin. La genèse de ce livre de luxe, édité en feuilles et illustré de 26 hors-texte reproduisant des dessins de Degas, joue un rôle important dans l’accrochage. Un troisième personnage prend part l’aventure : le marchand d’art Ambroise Vollard, éditeur du livre. Le parcours de l’exposition, qui propose un double portrait des deux artistes, est naturellement accompagné de textes de Valéry, notamment de ses fameux cahiers, outre les pièces provenant des prestigieuses collections graphiques du Musée d’Orsay.

Dessins de Degas
Après avoir évoqué l’amitié des deux hommes, en particulier par des portraits (photographies et peintures), l’exposition invite le visiteur à pénétrer dans l’univers du dessin de Degas. « Degas, fou de dessin, anxieux personnage de la tragi-comédie de l’Art Moderne », à l’instar de Hokusaï qui se surnommait « vieux fou de dessin », a laissé une production impressionnante d’études et d’esquisses. Il a dessiné, frénétiquement, en étudiant les antiques, les Italiens du XVe et du début du XVIe siècles, et les maîtres du XVIIe siècle, durant ses séjours en Italie (de 1856 à 1859 puis en 1860), au Louvre et au cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, ainsi que dans des collections privées. Parmi les nus, on voit beaucoup de femmes ; ce sont des études pour Scène de guerre au Moyen Âge et pour Sémiramis construisant Babylone. Pour les drapés, citons de très beaux Épaules et bras drapés d’une figure de dos et l’élégante Femme drapée, de profil. Un certain nombre de portraits y sont également présentés, comme ceux de Marguerite de Gas, de membres de famille Bellelli (Giulia, Laura, Giovanna…). Quelques Delacroix et un Ingres illustrent ce chapitre de nus et de draperie, comme références copiées par notre dessinateur.
En progressant de salle en salle, ces sujets cèdent aux danseuses et aux chevaux.

Danse, cheval et Mouvement
Au milieu des deux salles consacrées chacune à l’un de ces thèmes, des sculptures en bronze, dont la célèbre Petite danseuse de quatorze ans, sont disposées en alignement sinueux comme s’il s’agissait d’un mouvement continu. L’occasion est belle pour percevoir l’idée qu’habitait Degas, celle d’une série — même s’il n’avait pas conçu ses œuvres telle quelle. Est-ce une influence de l’art japonais, comme ces estampes que Hokusai produisait souvent en série, et dont le concept a été imité par nombre d’artistes français en cette fin du XIXe siècle ? Ou est-ce une manifestation de cet esprit scientifique consistant à disséquer des mouvements en séquences d’image, une des représentations symbolisant la notion de progrès ? Certainement les deux. La présentation, construite ingénieusement, conduit le regard des visiteurs depuis des œuvres de Degas vers des phénakistiscopes, zootropes, praxinoscopes et autres jouets optiques, mais aussi que vers des planches de chronophotographie, représentant notamment le cheval, l’animal qu’affectionnait tout particulièrement le peintre.
L’exposition propose de se familiariser avec les écritures de Valéry, nous l’avons dit. Et le choix de textes n’en est pas moins virtuose. Ainsi, à côté d’un écran montrant des mouvements de méduses qui ressemblent étrangement à des robes de femme, on lit une citation de Valéry : « Mallarmé dit que la danseuse n’est pas une femme qui danse, car ce n’est point une femme, et elle ne danse pas. […] La plus libre, la plus souple, la plus voluptueuse des danses possibles m’apparut sur un écran où l’on montrait de grandes Méduses : ce n’était point des femmes et elles ne dansaient pas. […] Là, — dans la plénitude incompressible de l’eau qui ne semble ne leur opposer aucune résistance, ces créatures disposent de l’idéal de la mobilité, y détendent, y ramassent leur rayonnante symétrie. Point de sol, point de solides pour ces danseuses absolues ; point de planches ; mais un milieu où l’on s’appuie par tous les points qui cèdent vers où l’on veut. » Et plus loin, « Degas est l’un des rares peintres qui aient donné au sol son importance. Il a des planchers admirables. Parfois, il prend une danseuse d’assez haut, et toute la forme se projette sur le plan du plateau, comme on voit un crabe sur la plage. »
L’exposition se referme, de nouveau par des portraits, dont un émouvant argentique de Jeanne Fevre, Edgar Degas très vieux sur son lit, visage de face. Et une courte séquence filmée par Sacha Guitry, Ceux de chez nous : Degas marchant dans la rue, à Paris rappelle que c’était un homme tout simple, mais que dans sa simplicité, il y avait un univers.

Informations pratiques
Musée d’Orsay, Niveau 5, salle d’exposition temporaire
Tous les jours, sauf le lundi, de 9h30 a? 18h, le jeudi jusqu’a? 21h45.
Informations : www.musee-orsay.fr
+33 (0) 1 40 49 48 14
@ Muse?e d’Orsay #DegasDanseDessin

Visuels :
Edgar Degas (1834-1917)
Danseuse assise se massant le pied, entre 1881 et 1883, Pastel sur papier marron contrecollé sur carton H. 62 ; L. 49 cm. Paris, musée d’Orsay Legs de Gustave Caillebotte, 1894
© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Edgar Degas (1834-1917)
Femme drape?e, de profil, vers 1860-1862, gouache blanche, graphite, rehauts de blanc et rehauts d’aquarelle sur papier bleu, 28,8 cm x 22 cm. Paris, muse?e d’Orsay, RF 15502
© RMN-Grand Palais (muse?e d’Orsay) / Thierry Le Mage

Edgar Degas (1834-1917)
Fondeur : Adrien-Aure?lien He?brard
Petite danseuse de quatorze ans, 1921-1931 (fonte), bronze fondu a? la cire perdue, patine brune pour les chairs, blanc cre?me pour le corsage, rose pour les le?vres et les chaussons, tutu en tulle, ruban de satin, 98 x 35,2 x 24,5 cm. Paris, muse?e d’Orsay, RF 2137
© Muse?e d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Edgar Degas (1834-1917)
Danseuses bleues, vers 1893, huile sur toile, 85,3 x 75,3 cm. Paris, muse?e d’Orsay, don du docteur et de Mme Albert Charpentier, RF 1951 10, © Muse?e d’Orsay Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Infos pratiques

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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