Expos

Cosa mentale au Centre Pompidou Metz : une relecture de l’art moderne par la télépathie

Cosa mentale au Centre Pompidou Metz : une relecture de l’art moderne par la télépathie

10 novembre 2015 | PAR Maïlys Celeux-Lanval

« À quoi tu penses ? De quoi as-tu rêvé ? Comme j’aimerais lire dans tes pensées ! » murmure-t-on à l’être aimé. Mais, hélas, il n’y a rien de plus impossible que cela. Pourtant, bien des expérimentations ont été menées : en tentant de matérialiser la pensée et en étudiant la communication par télépathie, de nombreux scientifiques ont cherché à rendre visible l’invisible, ce dès la fin du XIXème siècle. Les artistes des avant-gardes ont repris cette idée et l’ont arrangé à leur sauce saveur térébenthine. L’exposition Cosa mentale, brillamment menée par le commissaire Pascal Rousseau, explore ainsi l’influence des sciences expérimentales sur les artistes de l’abstraction, et propose de relire l’histoire de la modernité à travers le prisme de la matérialisation de la pensée. À voir du 28 octobre au 28 mars 2015.

Cosa mentaleC’est un fantasme tenace : la traduction immédiate de la pensée, sans recours à la parole ni à la langue, fait rêver les artistes, les scientifiques et, bien sûr, tous les amis qui ont envie de dire du mal de leur voisin en silence. Se faire comprendre sans effort, sans aliénation, sans hésitation ni choix de mots hasardeux. Sans choix de forme, aussi : détail troublant, les recherches concernant la télépathie sont apparues en même temps que la dématérialisation de l’art (et aussi, bien sûr, en même temps que l’apparition des télécommunications, telles que les ondes hertziennes). La communication, débarrassée de toute forme de formatage, est facilitée, tout comme l’abstraction, libérée de la contrainte figurative, exprime la pensée de l’artiste, sa complexité intérieure.

Cosa mentaleAinsi, il s’agit de relire l’abstraction : plus qu’un éclatement du mensonge de la peinture, elle devient la vision directe des états émotionnels de l’artiste. Revoir Kandinsky à travers ce prisme est particulièrement sensé, puisque lui-même s’est penché avec attention sur les photographies de la pensée initiées en 1896 par Ingles Robert ou Louis Darget.

En 1903-1905, Odilon Redon peint un sublime portrait de Gauguin où la pensée de celui-ci est matérialisée en une aura colorée qui entoure son visage : plus loin, cette idée d’aura se retrouve chez l’artiste contemporaine Susan Hiller qui, en 2011, a produit une grande image vaporeuse où l’on distingue vaguement un visage. Intitulée Hommage to Marcel Duchamp : 

Cosa mentaleAura (Blue boy), cette œuvre est l’évocation d’une pensée visible, flottante, qui efface lestraits du visage pour s’imposer en mystère coloré.

La pensée matérialisée est également, bien sûr, au centre des préoccupations d’artistes tels que Salvador Dali (photographié par Philippe Halsman avec un rétroprojecteur sur la tête, figurant ainsi la projection de l’intériorité de l’artiste sur la toile), Miro (qui représente un rêve dans La Sieste, 1925) et André Breton (qui parle d’ « automatisme psychique pur (…) en l’absence de tout contrôle exercé par la raison »). L’idée est celle d’un imaginaire sauvage, libre, qui s’exprimerait au travers de communications magnétiques, automatiques, rêveuses.

Plus récemment, les artistes contemporains reprennent la télépathie comme un moyen d’échapper à l’art bourgeois, alimentant la critique de la marchandisation de l’art et privilégiant un art de l’idée, de l’intention, du protocole, et non plus d’une œuvre finie.

Cosa mentaleC’est la performance That Self – Point of Contact (1980) de Marina Abramovic et de son compagnon Ulay qui nous donnera le mot de la fin. Exprimant parfaitement l’idée de l’exposition, la vidéo de la performance est édifiante : vus de profil, Marina et Ulay se regardent sans bouger, un doigt tendu vers le doigt de l’autre, dans une forme de cérémonie silencieuse. Cette performance synthétique traduit le fantasme de transmettre sa pensée par télépathie, l’impossibilité de communiquer, le refus de la matérialité de l’art. Finalement, une sorte d’invitation à la spiritualité…

Informations pratiques : 
Cosa mentale
Au Centre Pompidou Metz
Du 28 octobre au 28 mars 2015

Infos pratiques

Festival Musique sur Ciel
Théâtre des Halles
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *