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« Après » le 13 novembre : Eric Baudelaire interroge la violence au Centre Pompidou

« Après » le 13 novembre : Eric Baudelaire interroge la violence au Centre Pompidou

06 septembre 2017 | PAR Yaël Hirsch

Du 6 au 18 septembre, le réalisateur Eric Baudelaire et la conservatrice Marcella Lista, proposent une exposition et une série de rencontres intitulées « Après » à la Galerie 3 du Centre Pompidou. A travers un film de Baudelaire et un abécédaire d’œuvres des collections du musée qui résonne avec le terrorisme et les questions qu’ils nous posent. Alors que les rencontres paraissent très intéressantes, l’exposition en elle même peine à toucher ou à éclairer autour d’une sujet pourtant tellement politique et tellement crucial.
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C’est donc dans le grand espace de la galerie 3 ouvert sur la fontaine de Tinguely et Saint-Phalle que se déploie cette exposition courte sur un sujet important « Après ». Après le 13 novembre, donc, l’artiste et réalisateur Eric Baudelaire estime qu’il était important de prendre le temps de réfléchir. C’est ce qu’il a fait à travers un film muet, Also known as a Jihadi, qui est au centre de la pièce et qui suit le parcours d’un jeune français né à Vitry qui s’est engagé « avec le peuple syrien » avec le Front al-Nosra pour faire la Djihad. Alors que sur place, il aurait surtout transporté des vivres en camion et qu’il voulait s’installer avec sa famille en Turquie, il a été arrêté et jugé en France pour avoir été associé à une organisation terroriste. Son procès ayant eu lieu juste après les attentats du 13 novembre, il a écopé de la peine maximum. Sans aucun visage, sans son et sur 1h40, le film évoque un parcours qui se veut ouvert.

Aux côtés du film, Eric Baudelaire et Marcella Lista sont allés puiser dans les œuvres du musée pour proposer un parcours en abécédaire (comme chez Deleuze qui y figure sur un écran années 1980) des origines de la violence. On commence avec Le Corbusier dans un « A comme Architecture » où la ville semble générer naturellement son espace de ressentiment et son pot pourri de terreur. « E pour Ecole » fait un constat d’échec. Il y a aussi « C comme commémorer », « J pour Justice » ou « R pour rendre des comptes ». Et enfin des perspectives plus esthétiques comme « F pour Fukeiron » ou « M pour Mouvement-espace ». Même avec des œuvres signées Chris Marker, Jea Arp, Paul Graham, Rosemarie Trockel, Carl André et Lawrence Aby Hamdan, le cheminement est tout de même difficile à suivre et le lien avec le film difficile à faire.

Alors qu’on est passionné par l’idée que le Centre Pompidou propose à nouveau une grande exposition politique sur un événement aussi crucial que le 13 novembre et un sujet aussi grave que les jeunes français qui rejoignent le Djihad, ce que propose à voir l’exposition « Après » déçoit à trois titres : intellectuel et pédagogique, historique, et politique.

1/Très conceptuelle, cette exposition refuse d’attraper le visiteur aux tripes, ni avec le film sans visage, ni avec les œuvres choisies. Mais pour autant, si le projet refuse « l’écriture obscure » d’une présentation vive de la violence, il n’apporte pas – par l’exposition- d’éclairage intellectuel aux questions qu’il soulève. Il est un espace flou ouvert pour faire « réfléchir » mais qui ne donne pas vraiment les outils pour parvenir à cette libre réflexion : Même avec un guide d’une cinquantaine de pages, on a du faire le lien entre un film (qui par ailleurs dure trop longtemps, 101 min, pour être vu en entier par la plupart des visiteurs) et les œuvres qui l’entourent.

2/ Si le film et certaines œuvres sont contemporains de notre époque post 13 novembre, les bribes de cadre de réflexion proposées sont quand même très marquées par la déconstruction et les années 1970. Or, de la Bande à Bader aux frères Coulibaly, il y a une réalité politique, géopolitique et sociale qui a changé, dont l’art ici ne semble pas se faire miroir.

3/ Enfin, si l’on entend bien le souci d’Eric Baudelaire de mettre en perspective un engagement pré-2015 et post2015 auprès de groupes islamistes et d’interroger le fonctionnement de la justice française, quand il compare cet engagement à celui des jeunes européens communistes dans l’Espagne de 1936 et quand il fait porter au système d’éducation français tout ou partie de la culpabilité du jeune « héros » présent/absent du son film, il glisse sur une pente d’autant plus gênante qu’elle ne déconstruit sans jamais évoquer des pistes de solutions possibles.

Espérons que le programme alléchant des conférences prévues en abécédaire jusqu’au 18 septembre permettra de pallier les complexités et les frustrations que suscitent cette exposition.
Ce mercredi 6 septembre : l’architecte Patrick Bouchain, l’auteure Salika Amara parlent de A comme Architecture, le 7, projection-débat de La bombe de Peter Watkins, le 8 « E pour école » avec des enseignants et des élèves de Région parisienne, le 9, paysage japonais avec une projection-débat de AKA serial Killer, de Masao Adachi, le 10, « H pour hypnose » avec la juriste Zohra Harrach-Ndiaye, le 11, réquisitoire et plaidoirie de l’avocate Negar Haeri, le 13, « L pour lutte » avec Jon Hendricks, membre fondateur du Guerilla Art Action Group, le 14 peoection-débat de Zone immigrée et Ils ont tué Kader, le 15 performance de Chantal dans les étoiles et Sandrine, de Lise Maussion et Damien Mongin, le 16 projection de Reprise de Hervé Le Roux, le 17, projection de The Emeperor’s naked army marches on de Kazuo Hara et le 18 débat avec le comité Syrie-Europe.

Crédit photographique : © ADAGP, Paris, 2017

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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