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« Aubusson tisse Tolkien » : le projet gigantesque de La Cité internationale de la tapisserie

« Aubusson tisse Tolkien » : le projet gigantesque de La Cité internationale de la tapisserie

20 avril 2018 | PAR Aurore Garot

Fans de J.R.R Tolkien préparez-vous à replonger dans l’univers fantastique de la Terre du Milieu (et plus encore) à travers « Aubusson tisse Tolkien » à la Cité internationale de la tapisserie. Pendant quatre ans, treize tapisseries et un tapis seront tissés à partir de l’oeuvre graphique originale de l’auteur de Bilbo le Hobbit et du Seigneur des Anneaux. Vous pouvez dès le 1er juillet, découvrir la première tapisserie terminée et bien d’autres surprises… En attendant, découvrez notre entretien avec Bruno Ythier, conservateur de la Cité internationale de la tapisserie, qui nous raconte plus en détails ce projet incroyable. 

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Comment s’est construit le projet avec la famille Tolkien et le Tolkien Estate ?

Tout au long de sa vie, Christopher Tolkien, le fils de l’auteur du Seigneur des Anneaux J. R. R. Tolkien, a conduit un travail considérable de mise en valeur et de promotion de l’immense œuvre de son père, sous ses différentes facettes. Exécuteur littéraire il a notamment achevé le manuscrit du Silmarillion. De notre côté il y avait la question de ce que serait une tenture du XXe siècle fondée comme aux XVIe ou XVIIe siècles sur un grand récit littéraire (cf. ci-dessous). Les récits de J. R. R. Tolkien sont apparus comme une évidence.

Thomas Mondon (étudiant de la formation de lissiers), a rédigé par la suite, un document recensant les différents illustrateurs des écrits de Tolkien, dont l’écrivain lui-même. En 2012, une interview de Christopher Tolkien au journal Le Monde donne la clé à l’équipe de la Cité de la tapisserie : c’est la mémoire et l’œuvre graphique de J. R. R. Tolkien lui-même qu’il faut mettre en valeur. Le directeur de la Cité internationale de la tapisserie Emmanuel Gérard est entré en contact avec Dominique Bourgois, éditrice du Seigneur des Anneaux (éditions Christian Bourgois) fin 2012, qui a été séduite par cette idée ainsi que la famille Tolkien. Pour Baillie et Christopher Tolkien, c’était la première fois que leur était proposée une mise en valeur de l’oeuvre graphique de leur peur et beau-père.

Sur les treize tapisseries et le tapis, qu’allez-vous représenter des œuvres de Tolkien ? 

Les quatorze œuvres graphiques (dessins à l’aquarelles) retenues sont toutes des dessins de la main même de J. R. R. Tolkien et correspondent aux univers et aux créations de quatre ouvrages différents : trois sont tirées de lettres du Père Noël qu’il écrivait à ses enfants (on peut retrouver ces lettres dans son livre Lettres du Père Noël), quatre du Silmarillion, deux du Seigneur des anneaux et cinq du Hobbit. Il n’y a donc pas un mais des mondes à découvrir, des paysages de la Terre du Milieu à l’intérieur de la maison du Père Noël tel que Tolkien l’a représenté ! Les dessins originaux sont conservés à la Bodleian Library d’Oxford, dont le personnel a réalisé des scans haute-résolution pour le projet.

Pouvez-vous décrire l’une des œuvres de l’auteur que vous allez représenter ?

Allons-y pour la description de Bilbo comes to the Huts of the Raft-Elves, la première tapisserie a avoir été tissée et dévoilée le 6 avril dernier ! C’est l’illustration préférée de Tolkien. Après leur combat avec les araignées, la troupe de hobbits se fait capturer par les Elfes de la Forêt : seul Bilbo leur échappe, grâce au pouvoir de l’anneau. Les suivant jusqu’à leurs cavernes, il finit par libérer ses compagnons et les cache dans des tonneaux de vin vides, tonneaux rejetés dans la rivière grâce à une trappe prévue à cet effet. Bilbo se cramponne à l’un des barils et tous dérivent sur la rivière, jusqu’à ce qu’ils soient récupérés par les Elfes des radeaux qui transportent les tonneaux vides vers Bourg-du-Lac. Contrairement au texte qui fait se dérouler la scène de nuit, le jour est levé : le soleil levant suggère peut-être la « renaissance » de la compagnie après son enfermement au palais du roi des Elfes de la Forêt, Thranduil.

Vous associez deux mondes extrêmement différents que sont le savoir-faire de la tapisserie d’Aubusson, ancienne de cinq siècles & l’univers de la littérature fantastique à travers les œuvres très populaires de Tolkien… 

L’association entre ces deux mondes apparemment éloignés prend son sens avec l’œuvre graphique de Tolkien, nettement moins connue que son œuvre littéraire. Elle fait le lien entre la tapisserie, qui s’observe, et les romans, qui se lisent. Lors du dévoilement de la première tapisserie le 6 avril dernier, Baillie Tolkien a notamment affirmé qu’elle était « absolument convaincue qu’il [son beau-père, J. R. R. Tolkien] aurait été ravi par cette tapisserie et par le fait que des mains humaines ont travaillé maille après maille pour reproduire son œuvre ». Elle a elle-même insisté, ainsi que son mari, Christopher Tolkien, sur la rencontre réussie entre ces deux univers : « le fait que cette ancienne institution française d’artisanat ait choisi de faire ce travail basé sur l’œuvre de Tolkien, ça me touche énormément parce que j’habite en France depuis plus de quarante ans et pour moi, c’est une espèce d’union qui me touche ».

En quoi la tapisserie constitue un support idéal pour retranscrire l’œuvre graphique de Tolkien ?

Lors du dévoilement de la première tapisserie, Baillie Tolkien racontait notamment que ce dessin était un de ceux qu’elle aimait tout particulièrement, « parce que je trouve qu’on entre dedans, on est amené avec Bilbo vers le lac. On a l’impression qu’on peut aller dedans ». Les dimensions de la tapisserie disait-elle, renforce encore cette impression en permettant de véritablement s’immerger dans l’univers dessiné par son beau-père. En même temps, d’un point de vue artistique, le parti-pris graphique des illustrations de J. R. R. Tolkien coïncide très bien avec l’écriture tissée des années 1930, et le principe de la tenture s’accorde avec la richesse de la saga et de l’univers de l’auteur.

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Est-ce un moyen de faire redécouvrir ce savoir-faire de manière ainsi que les œuvres graphiques de l’auteur ?

L’idée c’est effectivement d’associer l’œuvre mondialement connue de J. R. R. Tolkien à un savoir-faire reconnu patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO, la tapisserie d’Aubusson, pour que ces deux univers et leurs publics se rencontrent. La réputation de Tolkien permet de donner une visibilité nouvelle à la tapisserie d’Aubusson, et le tissage de ses dessins est une façon de mettre à l’honneur un pan plus méconnu de son travail d’artiste. Ce projet a vocation à s’adresser au grand public, à susciter sa curiosité, en France mais aussi à l’étranger.

Que proposez-vous exactement aux visiteurs le 1er juillet en sachant que l’exposition officielle ne se déroulera pas avant 2021 ?

L’actualité autour du projet « Aubusson tisse Tolkien » est riche en juillet ! A la Cité de la tapisserie, vous avez accès à l’espace de présentation du projet, où vous pouvez bien sûr voir Bilbo comes to the Huts of the Raft-Elves, la première tapisserie récemment achevée, mais aussi découvrir les scans haute-définition des treize autres dessins retenus accompagnés de fiches les resituant dans leur contexte ainsi qu’une sélection de ces dessins imprimés au format de leur adaptation en tapisserie. Et naturellement, nous mettons à disposition les romans de J. R. R. Tolkien pour lecture sur place, entouré des paysages qu’il a imaginés et dessinés. Il sera également possible d’assister au tissage de la troisième tapisserie, Glorund sets forth to seek tùrin (tirée du Silmarillion), dans le cadre des visites guidées organisées par la Cité. En même temps, la deuxième tapisserie, Halls of Manwë on the Mountains of the World above Faerie – Taniquetil (tirée du Silmarillion) sera elle aussi en cours de tissage aux ateliers Pinton, à Felletin, l’autre commune-phare de la tapisserie marchoise, située à dix minutes d’Aubusson. Il sera aussi possible de voir les lissiers et lissières à l’œuvre dans le cadre des visites organisées par l’association Felletin Patrimoine Environnement. La visite mérite d’autant plus d’être réalisée qu’elle vous permet également de voir comment fonctionne la teinture des fibres ou encore la confection de tapis selon différentes techniques.

BONUS : Quelles sont les étapes de la construction des tapisseries ?

La première étape est celle de sélection des œuvres. Le travail lié à la réalisation à proprement parler commence ensuite. Deux étapes sont menées conjointement :

D’une part, tout un travail sur les couleurs : il faut d’abord sélectionner toutes les couleurs qui seront utilisées pour le tissage afin faire teindre les fils dans toutes les nuances souhaitées. Des échantillons de fil teints sont réalisés et une fois sélectionnés, le chapelet définitif est réalisé (le chapelet est la mise bout à bout d’échantillons de chacune de nuances qui seront utilisées pour le tissage). Ce chapelet sert d’étalon pour le marché de teinture qui est lancé, dont le but est de sélectionner l’artisan qui aura la charge de teindre l’intégralité des fils nécessaires à la réalisation de l’œuvre.

D’autre part, l’œuvre originale doit être transformée en carton. Le carton de tapisserie, c’est la reproduction de la maquette (l’œuvre originale, ici, les aquarelles de J. R. R. Tolkien) en inversant et à l’échelle de la tapisserie. Le cartonnier (personne qui réalise le carton) délimite également toutes les zones de changement de couleur au crayon. Ces transformations apportées à l’original s’expliquent par le rôle du carton : une fois imprimé, il est glissé sous le métier à tisser lors du tissage et sert de guide aux lissiers (personnes qui tissent). Il faut donc qu’il respecte les proportions de la tapisserie. Il est inversé par rapport à l’original car sur les métiers de basse-lisse, métiers caractéristiques de la tapisserie d’Aubusson, les œuvres sont tissées à l’envers.

Une fois le chapelet et le carton réalisés, plusieurs ateliers proposent des échantillons tissés de la future tapisserie. En se basant sur ces échantillons, le comité de tissage réunis sélectionne l’atelier ou la manufacture dont l’échantillon lui paraît le plus proche de ses attendus. Les principes de l’écriture techniques (la façon, le « style » selon lequel est tissé l’œuvre) sont expliqués et discutés très précisément avec les lissiers. Pour le projet Aubusson tisse Tolkien, les principes retenus ont été ceux formulés par Elie Maingonnat, peintre-cartonnier et directeur de l’ENAD (École Nationale d’Arts Décoratifs) d’Aubusson de 1930 à 1958 et né… en 1892, comme Jean Lurçat et J. R. R. Tolkien !

Enfin, le tissage peut commencer. Il dure généralement 3-4 mois, sachant qu’un lissier tisse en moyenne au rythme d’un m²/mois. La toute dernière étape est celle de la tombée de métier, moment festif lors duquel les fils qui relient la tapisserie au métier sont coupés et que, pour la première fois, la tapisserie est visible dans son intégralité et à l’endroit !

Pour réserver, envoyer un mail à felletinpatrimoine@gmail.com ou appeler le 05 55 66 54 60

Visuels : ©WikiCommons ©CCFlickr ©La Cité internationale de la tapisserie

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