Politique culturelle

Quelle langue pour demain ? Réflexions sur la Commission d’enrichissement de la langue française

Quelle langue pour demain ? Réflexions sur la Commission d’enrichissement de la langue française

22 février 2019 | PAR La Rédaction

Franck Riester a intronisé le 12 février dernier la nouvelle Commission d’Enrichissement de la Langue française (CELF). De quoi s’agit-il ? Quels en sont les enjeux ?

La Commission d’Enrichissement de la Langue Française est une institution datant de 1996, dans la foulée de la loi Toubon de 1995, qui fait du français la langue de l’administration et de l’enseignement, mais aussi de la publicité et des relations commerciales ayant lieu sur le territoire. Notons que, sur les questions administrative et éducative, la loi Toubon innove peu, puisque le français est la langue des actes administratifs depuis François 1er et Villers-Cotterêts (1539) et de l’enseignement depuis Jules Ferry. C’est donc plutôt à propos de la publicité et du commerce que cette loi est importante : elle protège les consommateurs de l’incompréhension que pourrait engendrer une déclaration formulée dans une langue étrangère.
La petite sœur de cette loi, la commission susmentionnée, a une tâche tout autre : « enrichir le français », certes, mais aussi asseoir les liens entre la France et les pays francophones, grâce à la présence d’un membre de l’Organisation Internationale de la Francophonie. Ainsi, elle coïncide parfaitement avec l’objectif exprimé par Macron en 2018 de faire du français la troisième langue du monde, quand elle n’est actuellement qu’en cinquième position.
Pour y parvenir, travailler avec les francophones non français est évidemment essentiel. Toutefois, cet aspect de la politique linguistique n’est pas sans engendrer quelques remous : entre accusations de soutien aux dictateurs africains et de néocolonialisme, les griefs sont nombreux.
La francophonie telle qu’elle existe en Afrique s’inscrit en effet dans le complexe de la Françafrique, qui voit la France intervenir dans les politiques africaines à des fins essentiellement économiques. De ce fait, elle mise sur la stabilité des pays où ses entreprises – comme Total – sont implantées et, partant, aide les gouvernements en place quand cela lui paraît nécessaire à cette stabilité. Dans cette optique, la francophonie proprement dite est essentielle puisqu’elle fait du français la langue de communication, facilitant les échanges politiques et commerciaux entre les pays africains et la France et assurant la présence symbolique de l’hexagone sur le continent africain. Il s’agit ainsi de rivaliser avec l’emprise de la Grande-Bretagne, mais aussi celle, croissante, de la Chine et des Etats-Unis.
Les autres régions du monde concernées par la francophonie semblent moins touchées par ces critiques. Ainsi en est-il du Québec, dont le rapport à la langue française semble moins lié à l’ingérence française qu’à un fort sentiment nostalgique de la part des Québécois. Il n’en demeure pas moins que le partage d’une langue commune permet à la France, en tant que patrie-mère de cette langue, d’asseoir sa domination politique comme économique.
Toutefois, associer l’ensemble des locuteurs du français semble nécessaire à un travail sur son évolution. Si le français est parlé sur l’ensemble du globe, il connaît çà et là une infinité de variantes qui méritent que l’on s’y arrête. C’est par un syncrétisme de « ces » français que l’on a des chances de faire évoluer la ou les langues françaises d’une façon qui ne soit pas trop artificielle. Pour mémoire, le français aujourd’hui standard s’est ainsi forgé de l’apport des différentes langues régionales – ce que nous appellerions aujourd’hui « les » français – et des langues voisines comme l’allemand, l’italien et, à partir du XVIIIe siècle, l’anglais.
Cependant, ce n’est pas ainsi que semble vouloir procéder la commission : son rapport mentionne essentiellement le problème des anglicismes dans les usages liés aux nouvelles technologies, comme le crowdfunding ou les digital native. La solution proposée est alors un simple calque de l’anglais (« financement participatif », il est vrai déjà validé par l’usage ; mais aussi « enfants du numérique », pour l’instant peu usité). Rien ne permet donc au français de s’enrichir véritablement des mots des autres, qu’il s’agisse de régionalismes, de mots d’origine étrangère ou du français hors de France.
Les autres exemples donnés par la commission dans son rapport donnent l’impression que sa tâche est moins de s’adapter à la réalité des usages de la langue que de fabriquer de toutes pièces de nouvelles expressions pour répondre à un besoin technique ou économique, réel ou supposé. Les quatre exemples de « termes à l’étude », pour reprendre l’expression du rapport, sont eux-mêmes très techniques, liés à des domaines d’application particuliers : il s’agit de « cocon vaccinal » en médecine, « justice prévisionnelle » en droit, « littoralisation » en aménagement du territoire et « directeur ou directrice de série » en culture. Rien sur les créations lexicales des artistes et des populations, ni sur les questions grammaticales comme celle de l’écriture inclusive. Nous assistons là à la création d’une langue à des fins purement utilitaires, où un signifiant correspond systématiquement à un signifié, ce qui laisse peu de place à l’invention. Une langue digne de 1984, donc, et dans laquelle Proust ne pourrait plus rêver sur les noms.
La composition même de la nouvelle commission corrobore ce sentiment : outre l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse ou la romancière Isabelle Jarry, on trouve essentiellement des personnalités scientifiques. Cela correspond au fonctionnement même de l’institution : les créations lexicales sont proposées au sein d’ateliers distincts, dont chacun est composé d’experts dans le domaine en question : santé, droit, environnement, culture et médias. Il s’agit donc là d’une relation descendante entre ces « experts » et les usagers de la langue. Cela est d’autant plus dommageable que la réalité du français parlé est aujourd’hui très riche, avec les écrivains francophones, les auteurs de rap et le langage sans cesse en évolution des adolescents. Pourtant, aucun espace n’est pensé pour ce français, ni pour l’expression des sentiments et des sensations, seul le langage scientifique et technique ayant droit de cité. Qu’en est-il de la poésie ? « Le reste n’est que littérature »…
Julia Wahl

 

Visuel :© Ministère de la Culture

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