Politique culturelle

Luma days #2 : Une semaine de réflexion transdisciplinaire sur l’hospitalité à Arles

Luma days #2 : Une semaine de réflexion transdisciplinaire sur l’hospitalité à Arles

20 mai 2018 | PAR Yaël Hirsch

Alors que le site de la Fondation Luma avance à grands pas au Parc des Ateliers d’Arles, du 14 au 19 mai 2018, la deuxième edition des Luma Days a permis de réunir architecte, artistes, philosophes et designers autour du thème de l’hospitalité. 

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Un lieu en construction

Toute La Culture a pu assister à la dernière journée des Luma Days 2018, dans la Grande Halle du Parc de l’Atelier qui vivait encore les derniers jours d’une importante exposition Jean Prouvé et qui avait à son actif un grand nombre d’invités de marque autour de la question de l’Hospitalité.

La première chose qui saisit en arrivant sur le site de la Fondation Luma à Arles, c’est l’avancée des travaux impulsés par la présidente, Maja Hofmann: la Tour Centrale de Franck Gehry est désormais bien haute et depuis l’an dernier, la grande Halle vit et vibre à l’année. A l’occasion des Luma Days, dans la Cour des Forges l’installation Do we dream under the same sky place autour d’un figuier des casseroles et des jardins à cultiver avec des légumes locaux et thaïlandais pour inviter les visiteurs à cuisiner et à manger ensemble. Cette structure a été imaginée par l’artiste Rirkrit Tiranvanija avec les architectes Nikolaus Hirsch et Michel Müller. Elle a été montrée à Art Basel en 2015 et se déroulera tout l’été à Luma sous la houlette du chef du restaurant étoilé voisin, La Chassagnette : Armand Arnal.

A l’intérieur de la Halle, juste après la billetterie et le réfectoire, une maquette toute récente permet d’aller jusqu’à voir le travail du paysagiste Bas Smets, qui a sculpté les jardins en trois espaces s’inspirant de la végétation de la région : celle de la Camargue, de la Crau et des Alpilles. A côté, Delta Ritualsexpérience est le résultat de la résidence de deux jeunes curateurs : Pierre-Alexandre Mateos et Charles Teyssou qui sont venus pour cartographier le territoire. Pour eux, le terme de Southern Gothic s’applique à la redoing et ils l’adaptent à la Camargue. A côté encore, la section offprint a ajusté sa thématique à celle de l’hospitalité. Enfin, trônant au centre de l’espace deux grandes bâtisses de Jean Prouvé nous « accueillent » : Les Jours Meilleurs (1956), habitat complet commandé par l’abbé Pierre après le froid de l’hiver 1954 et l’École de Bouqueval (1950) un peu revue et surélevée par Jean Nouvel  qui condense également 3 espaces : salle de récréation, allée de cours et maison du prof. Un programme pédagogique est associé, il permet de voir des maquettes réalisées par 9 classes d’Arles, avec des élèves allant de la Maternelle au Lycée. Enfin, accroché au mur et à une « open structure », sorte de mur amovible créé en open source (et déjà présente à la Design Week), l’on trouve le résultat d’une masterclass qui a eu lieu sur les zones inondables en mars dernier qui réunissait des designers et des ingénieurs. Un sujet qui résonne fort à Arles, ville choquée par les inondations de 2003 et où le maire a joué un rôle important dans gestion de crise pour sauver les arlésiens isolés.

Les conférences époustouflantes de Benjamin Boudou, Maryse Condé et Arthur Jafa en clôture 

A 14h, la dernière journée de conférences commence avec le politiste Benjamin Boudou. Il a pour mission de définir le concept d’hospitalité. Pour lui, c’est avant tout une notion politique, c’est à dire « un objet profondément controversé ». Il note qu’en 2017, lors de la campagne présidentielle le concept a été repris par plusieurs candidats: aussi bien Benoît Hamon, que Marine Le Pen  qui a dit « Je suis profondément accueillante et hospitalière mais je décide avec qui ». Du côté d’En marche, il y a deux mois, un colloque à Grand Synthe à fait dire à Edouard Philippe qu’il fallait « repenser cette valeur ». Si l’hospitalité semblait un concept un peu démodé au début du 21e siècle, depuis la crise des migrants de 2015, la notion a repris du service. Benjamin Boudou est revenu sur l’histoire de cette notion, du 16e siècle espagnol de Vittoria à nos jours, en passant par Grotius et Kant. L’on a ainsi appris que ce dernier a pensé l’hospitalité comme « un droit de visite » et non quelque chose de prenne, car il ne voulait pas justifier la colonisation. L’hospitalité c’est donc bien « un contact sans integration ». Pour Benjamin Boudou, c’est une notion qui crée de la dissension car elle est difficilement compatible avec l’égalité (il y a de l’aide et donc de la gratitude) avec l’empire du droit (elle impose des exceptions) et moralement elle est difficilement compatible avec l’impartialité. Quand on distingue entre le bon et le mauvais réfugié, on est forcément partial ! Du coup,  reste-t-il quelque chose de l’hospitalité ? Oui, si on se rend compte quand nous ne sommes pas à la hauteur. Le concept devient alors un cri de ralliement contre l’inhospitalité. Quand il y a débordement, quand quelque chose ne va pas avec l’hospitalité, on le sens, on sait le voir et on se met au moins facilement d’accord sur au moins une chose : la situation ne va pas. Sorte de sonnette d’alarme,  l’hospitalité fait donc le lien entre la morale et la politique. Et pour Benjamin Boudon elle est le fil rouge pour sortir de l’idée que ceux qui ont besoin de cette hospitalité sont des objets de soin : bien définie, elle permettra de les traiter en sujets. Dans un camp, cela va de la possibilité de se faire à manger, à celle de s’organiser politiquement.

A la suite de cet exposé qui clarifiait vraiment le concept clé de ces deuxièmes Luma Days, les ateliers de réflexion organisés cette semaine ont livré les conclusions de leurs discussions interdisciplinaires sur l’hospitalité et l’innovation. Le scope choisi est, comme l’année d’avant, Arles et la Camargue. La session de restitution a été riche et à commencé avec les questions du changement climatique, de la résilience et de l’innovation territoriales centrées sur l’humain. L’idée était de penser l’avenir de la ville de Arles sur 4 niveaux  imbriqués: 1/ l’institution culturelle avec l’idée que le lieu culturel peut être une zone d’activation collective et un campus de partage des savoirs, 2/ le lieu de séjour, avec l’idée de transformer le temps passé à Arles en « expérience », 3/ le lieu de résidence avec l’idée de ville comme Open-Lab, un aménagement plus poussé des bords du Rhône et un accent sur l’hybridation des communautés. 4/ Enfin, dans ce zoom décroissant sur le territoire d’Arles, le monde rural de la Camargue est aussi un espace de projection d’un grand fantasme : celui de la déconnexion.

Après une pause gourmande et café, l’écrivaine guadeloupéenne et professeur de littérature comparée Maryse Condé a commencé par parler de contes pour entamer sa conversation avec le commissaire et co-directeur de la Serpentine Gallery Hans Ulrich Obrist. Avouant avoir tardé à conceptualiser le concept d’hospitalité, elle l’a défini comme le contraire de la colonisation : « Il m’a fallu du temps pour arriver à cette notion et j’arrive à peine à la comprendre ». Elle a parlé d’échanges et a répondu à la question des frontières et de leur nature perméable en passant par la musique en citant John Lennon. Pour elle la musique c’est le lieu même où « un autrichien peut aimer un guadeloupéen ». Positive sur le rôle l’utopie, elle a affirmé qu’il fallait rêver et insisté sur l’importance de cette notion: « S’il n’y a pas d’utopie il n’y a pas de vie, car c’est la projection de tout ce qui est possible et souhaitable ». Et l’écrivaine  d’ajouter : «Comment concevoir le monde si l’on est empêché de faire ce que l’on doit faire. Comment arriver à faire que la terre soit ronde à faire que les hommes et les femmes vivent non pas comme des frères mais comme des amis ? ». Paradoxalement, si Maryse Condé refuse d’être séparée de ses proches et particulièrement de sa mère morte quand elle avait 16 ans et si les esprits restent toujours présents dans ses personnages dans ses romans, il faut aussi savoir se détacher. Comment garder ses proches autour de soi en restant soi? Réponse audacieuse :  « Il faut cannibaliser le monde, il faut cannibaliser d’où l’on vient pour vivre et devenir curieux de tout ». « Je suis cannibale, je mange tous ceux qui m’entourent quand c’est bénéfique », a-t-elle-expliqué. Un devenir-soi aux dents longues et qui passe néanmoins par une langue propre : « Un écrivain n’a pas de langue. Pour moi ce n’est ni le Français, ni le Créole. J’écris le Maryse Condé et encore, le Maryse Condé du lundi n’est pas celui du mardi ». Parlant de ses œuvres, Maryse Condé suggère de commencer par À rire et à pleurer qui explique comment quand on naît en Guadeloupe on est plus tolérant et prêt à accepter – par exemple – de vivre aux États-Unis et à épouser un anglais et comment on change. « Après avoir consacré toute ma vie à l’écriture, j’arrive à un stade où la maladie m’empêche d’écrire. Je dois tout dicter à mon mari ». D’une énergie folle malgré sa difficulté à parler et à marcher, cette immense auteur(e) a été d’une générosité et d’une vivacité qui nous ont profondément inspirés. .

Exposé à côté de Amar Kanwar, avec son installation Apex (2013) dans la grande halle, le vidéaste américain Arthur Jafa a pris le relais de Maryse Condé sous le feu des questions de Hans Ulrich Obricht. Nous avons malheureusement du partir avant de pouvoir l’entendre mais reviendrons cet été à la Fondation Luma  pour les Rencontres d’Arles.

La Fondation Luma a refermé ses portes ce week-end à Arles pour rouvrir en juillet avec au cœur des Rencontres et après Annie Leibovitz l’an dernier (lire notre article) une grande Retrospective Gilbert & George, une exposition de Lili Gavin qui a travaillé avec Julian Schnabel sur son film sur Van Gogh et une installation de Pipilotti Rist.

visuels : YH

Infos pratiques

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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