Politique culturelle

Hommage à Bénédicte Pesle

Hommage à Bénédicte Pesle

20 janvier 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

Dans l’ombre, avec lucidité et avec passion, Bénédicte Pesle (disparue le 17 janvier dernier) aura beaucoup plus fait pour la Culture en France, mais aussi en Europe, que bien des ministres sans vision qui se sont succédé à la rue de Valois. C’est elle qui pilota la première apparition de Merce Cunningham à Paris et qui fera tout pour l’imposer à l’opinion ; c’est elle qui assura la promotion de la fleur de l’avant-garde américaine, de Robert Wilson à Lucinda Childs en passant par Trisha Brown, Douglas Dunn, Viola Farber, Karole Armitage, Philip Glass, Andy DeGroat, Stuart Sherman, Richard Foreman ou Meredith Monk…Plus que personne, elle aura contribué à la révolution esthétique qui a bouleversé la France dès les années 1970, au basculement de la danse, et du théâtre aussi, dans la modernité

« France needs You »
«You must come, France needs You » : déjà passionnée, déjà impérieuse, toujours clairvoyante, Bénédicte Pesle adresse ce télégramme péremptoire à Merce Cunningham en 1964 pour le pousser à venir se produire pour la première fois à Paris avec sa compagnie au cours d’un périple qui, de la capitale française à Tokyo, en passant par les Baux de Provence, Bourges, Strasbourg, puis par Londres, par l’Automne Musical de Varsovie (pour Cage, le compositeur de la troupe), la Biennale de Venise ou le Musée du XXe Siècle de Vienne (pour Rauschenberg, son scénographe), l’Inde et la Thaïlande enfin, constituera le premier « world tour » de la Merce Cunningham Dance Company encore ignorée, sinon totalement méprisée chez elle à New York.
C’est Bénédicte Pesle encore, alors que la troupe, désemparée, vient d’essuyer des jets de tomates et des huées au Théâtre de l’Est parisien de la part de balletomanes français hystériques, outrés par les audaces cunnninghamiennes, c’est elle qui, gardant la foi face à l’adversité, lance alors au chorégraphe tout ahuri devant tant d’audace : « Et maintenant, Merce, préparons votre prochaine visite ! »

« C’était une visionnaire »
Elle est là tout entière, Bénédicte Pesle. Engagée, passionnée, clairvoyante, dotée d’un instinct sûr et sûre de voir juste (avec quelle légitimité, l’Histoire le prouvera !), convaincue jusqu’à terroriser l’adversaire qui ne partage pas ses vues. Et elle aura fort à faire dans une France alors incroyablement passéiste…avant que ce pays ne devienne le plus constant soutien d’artistes américains souvent méconnus chez eux.
Robert Wilson dont elle a fait la carrière jusqu’à ce qu’il devienne célèbre (c’est elle qui contribue à la création d’ « Einstein on the Beach »), Wilson l’écrit dans l’hommage qu’il vient de lui rendre : « C’était une visionnaire, capable d’envisager les choses à une grande échelle, capable de penser à long terme. Elle avait le meilleur regard critique que j’aie jamais rencontré dans ma vie. Aussi rigoureuse dans sa façon de se vêtir que dans ses jugements artistiques ».

En 1953, au Théâtre de Lys
Cunningham, elle l’avait rencontré avec John Cage alors qu’elle travaillait dans une librairie à Boston. Car après des études de psychologie à Paris, cette femme d’excellente famille avait commencé par trouver un poste dans une bibliothèque municipale, puis à la librairie La Hune, avant d’effectuer deux séjours aux Amériques financés par un oncle. En se rendant dans la foulée à New York où Cage et Cunningham n’étaient connus en ce temps que de cénacles fort restreints, elle assista ainsi en 1953 aux tout premiers pas new yorkais de la Merce Cunningham Dance Company qui venait de se former. C’était au Théâtre de Lys, sur Christopher Street. Et ce qu’elle découvrit alors, elle le perçut comme un nouvel art visuel, un monde radicalement neuf, une autre façon d’envisager les rapports entre les arts. Un monde qu’elle n’aura de cesse de faire voir aux publics de toute l’Europe durant un demi-siècle.

De Max Ernst à Rauschenberg

L’univers de la peinture moderne dans lequel elle baigna en dirigeant bientôt la Galerie Iolas au début des années 1960, en conseillant de grands collectionneurs comme son oncle et sa tante Jean et Dominique de Menil, et en travaillant avec Max Ernst, Roberto Matta, Nikki de Saint-Phalle, Jean Tinguely, Martial Raysse ou Magritte, cet univers, elle allait le retrouver avec Cunningham qui aura Robert Rauschenberg, Jasper Johns, Andy Warhol, Frank Stella, Robert Morris, Bruce Nauman ou William Anastasi pour scénographes.

Artservice International

Bénédicte Pesle est tellement persuadée de l’importance novatrice de la culture américaine, si différente alors de l’européenne, qu’elle fonde en 1972 un « secrétariat d’artistes » avec Monsa Norberg, Mimi Johnson et Dorothée Georgel. Ce sera Artservice International qui siégera rue du Pré aux Clercs. Une entreprise extraordinaire, vraiment créée pour l’amour de l’art, et jamais pour s’enrichir. D’ailleurs, Bénédicte Pesle ira jusqu’à sacrifier régulièrement des tableaux de la collection qu’elle s’est constituée pour mener à bien à la réalisation de projets d’artistes qu’elle a décidé de soutenir.
Avec le temps, une équipe française se construit autour d’elle : Denise Luccioni, Thérèse Barbanel, Anne de Rougemont, Claire Verlet, Marc Dondey, Damien Valette, Julie George, d’autres encore, portent tour à tour avec elle ce bureau artistique qui devient le pied à terre parisien de Robert Wilson, Stuart Sherman, Richard Foreman pour le théâtre, de Lucinda Childs, Trisha Brown, Karole Armitage, Viola Farber, Douglas Dunn, Robert Kovich pour la danse, de John Cage, Steve Reich, Philip Glass, Meredith Monk pour la musique. Comme le dira si plaisamment Elisabeth Lebovici, Bénédicte Pesle est en Europe « la tête de pont, sinon le pont tout entier, des chorégraphes et performers new yorkais ».

Plus tard, avec l’explosion de la danse française dans les années 1980, Dominique Bagouet, François Verret, Catherine Diverrès, Philippe Decouflé, Régine Chopinot, la Compagnie Castafiore feront leur apparition à Artservice. Avant que Bénédicte Pesle n’en vienne à découvrir la Québécoise Marie Chouinard, puis devienne la représentante de la Martha Graham Dance Company alors que Martha Graham effectue ses dernières apparitions en Europe.

Invariablement gris ou noirs

Grande, très imposante, les cheveux relevés en chignon, et toujours vêtue d’amples tuniques signées de Madame Grès ou de manteaux invariablement gris ou noirs, accompagnée souvent de son amie Arlette Marchal, autre personnalité remarquable qui avait été rédactrice en chef à « l’Express » et qui la suivait en trottinant, comme de sa sœur Dorothée Pesle, tragiquement disparue en 1998, Bénédicte Pesle était une figure emblématique des salles de spectacles parisiennes, des musées et des festivals, en France surtout, mais aussi en Europe, et bien sûr à New York ou ailleurs aux Etats-Unis. Infiniment respectée dans le monde de la culture pour son engagement et ses idéaux, dotée d’un inlassable intérêt pour la vie artistique, l’esprit éternellement curieux, toujours en éveil, Bénédicte Pesle était partout, même quand son grand âge lui imposa de se déplacer avec une, puis avec deux cannes.
Depuis toujours il lui arrivait de somnoler dans les salles de théâtre, sans pourtant ne rien perdre du spectacle et de l’essence même de l’œuvre représentée, enregistrant tout dans son demi-sommeil : un phénomène qui aura toujours forcé l’admiration de son entourage.

« Normande finaude, grande professionnelle autodidacte, modèle d’humilité et d’autorité, festive et généreuse, humaniste ne suivant que son engagement envers les artistes qui la passionnaient, la « dame au chignon » a marqué son époque de manière obstinément discrète et parfaitement indélébile », écrit d’elle sa collaboratrice Denise Luccioni, devenue l’ « historiographe » d’Artservice.

En mai dernier, à Paris, dans sa belle et singulière maison couverte de verdure que longe le vallon boisé formé par la Petite Ceinture aujourd’hui désaffectée, on célébrait le 90eme anniversaire de Bénédicte Pesle. Dans un vaste sac de toile imitant les sacs postaux, on avait accumulé des cartes postales que par dizaines, par centaines, lui avaient adressées des artistes illustres, des amis originaires du monde entier.

Les obsèques de Bénédicte Pesle se dérouleront le mercredi 24 janvier à 10h30 en l’église Notre-Dame des Champs, 91, boulevard du Montparnasse, à Paris.

Photos : Bénédicte Pesle en compagnie de Michel Guy avec, assises, Trisha Brown et Viola Farber, lors d’un déjeuner dans les salons du Nouvel Observateur / Avec Merce Cunningham (c) Raphaël de Gubernatis

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