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Interview de Camille Louis, dramaturge du Festival Hors Pistes au Centre Pompidou

Interview de Camille Louis, dramaturge du Festival Hors Pistes au Centre Pompidou

20 janvier 2018 | PAR Stacie Arena

Hier soir était inaugurée la folle programmation Hors Pistes qui depuis 13 ans, toujours au Centre Pompidou, réveille le monde. Cette année le thème est La Nation et ses fictions, une approche brillante qui redistribue les cartes de nos racines et de nos identités dans une programmation foisonnante où les débats croiseront lectures et plantations. Nous avons rencontré Camille Louis, l’artiste associée de cette édition.

Pouvez-vous nous expliquer votre fonction ici ?

J’ai été invitée par Geraldine Gomez qui a créé le festival Hors Pistes il y a treize ans à être dramaturge de l’évènement. Dramaturge ça veut dire beaucoup de choses et rien à la fois. Moi, ma manière de faire de la dramaturgie, je suis à la fois philosophe et créatrice de forme d’art vivant et en fait, ma pratique c’est de mêler approche théorique, politique, réflexive et à la fois une approche artistique et donc d’essayer de trouver des cheminements entre ces différentes approches. Géraldine avait l’impression qu’il lui manquait, au sein des différentes personnes qu’elle convoquait pour participer à telle ou telle édition du Hors Pistes, une sorte de ligne qui n’ait pas de sens ou de logique mais une manière de faire… C’est comme ça que je l’ai traduit, parce que c’est comme ça que je le travaille, comme une « expérience collective ». Donc comment à la croisée d’approches diverses, on peut offrir pendant 15 jours, un temps de réflexion, de discussion, de débat commun. Moi c’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup. De plus en tant qu’artiste, j’ai créé un collectif qui s’appelle kom.post et qui n’est pas du tout institutionnel, et moi la question de l’institution elle m’intéresse beaucoup pour une chose, que le philosophe Merleau Ponty nous dit très bien, c’est qu’une institution a pour vertu de donner de la durée aux expériences. Et là je me dis, quinze jours où on peut vraiment prendre le temps dans un pays sous « état d’urgence » depuis deux ans, nous pouvons prendre le temps de déployer des pensées, des choses.. D’en rater aussi, mais de reprendre et recommencer chaque jour, d’où l’idée d’avoir cet espace très archive, inscription qui petit à petit, le fruit des échanges va peupler les murs multiples du forum.

Justement à propos du fruit des échanges, vous avez pensé à quelque chose d’extrêmement participatif  

De différentes manières, là aussi c’est très lié à ma pratique, je considère autant en tant que philosophe qu’en tant qu’artiste, les savoirs sont multiples, ils ne sont pas détenus par une chaire universitaire ou une tribune mais ils sont « urbains » donc il faut aller à leur rencontre, parce qu’ils ne viennent pas forcément dans certains lieux institués, tel qu’ici au centre Pompidou… Donc tout mon travail constamment, c’est de partir de l’endroit où l’on m’invite et de fonctionner en « périphérie » comme un cercle dicentrique où je rencontre d’abord les voisins qui me font rencontrer d’autres voisins plus lointains etc, et comme cela j’ai rencontré par le biais des relations éco-publiques du centre Pompidou, un ensemble de ce qu’ils appellent les « relais sociaux » qui sont des associations assez lointaines avec lesquelles j’ai conversé pendant plusieurs mois pour impliquer les gens, pour retranscrire leur savoir donc c’est ce que tu entends notamment dans « L’Escalier », toutes ces voix multiples qui parlent de la nation, toutes ces personnes très diverses qui généralement ont pas part à la tribune de la parole, que j’ai rencontrées et à qui je n’ai pas posé de question frontale telle « c’est quoi pour vous la nation ? » mais on a échangé ensemble sur ce que c’est de faire espace commun, comment on se reconnait les uns les autres, comment composer un être ensemble qui sort des logiques d’identité, et c’est toutes ces petites bribes d’échanges que j’ai eues avec les gens que j’ai monté composé ce qui agencé dans plusieurs espaces du forum.

Vont-ils venir ici ? Y aura t-il un public lambda ou d’autres gens présents qui pourront lire par exemple dans un espace dédie ?

Oui absolument. À « L’univers-Cité » où nous nous trouvons ( NDLR : un espace d’université populaire dans l’espace de Hors Pistes) , vous pouvez trouver ce qu’on appelle « les classes ouvertes » qui sont des classes où j’ai laissé la possibilité à n’importe qui de dire « moi j’ai un savoir spécifique, qui touche aux problématiques de la nation et ses fictions, donc j’aimerais occuper cette classe pendant deux heures… » et là ces classes sont presque pleines, notamment par le public que j’ai moi-même rencontré, comme un garçon génial, Manga, d’origine congolaise qui a fait de la prison, qui a écrit du théâtre, et quelle langue a t-on besoin d’avoir pour être intégré dans la société donc il travaille sur un mélange d’argots, à travers plusieurs banlieues de paris, donc Manga va faire un atelier de langues autour de ça, et c’est vraiment génial. Et je ne leur dicte rien, je met à disposition un espace dans lequel ils vont décider seuls ce qu’ils veulent partager… Je reconnais leur singularité.

Il y a beaucoup de plantes, on va apprendre comment faire des médicaments à l’ancienne, pourquoi avoir choisi ce rapport aux plantes ?

Géraldine Gomez travaille beaucoup à l’intuition et elle avait envie de travailler sur la question de la nation mais sans mettre des drapeaux partout etc mais plutôt se questionner sur les marges de la nation. À ce moment elle était très inspirée par la lecture d’Emanuele De Coccia et son livre « La vie des plantes » qui est toute une narration autour du lien traité différemment quand on parle d’identité collective, comment on habite un espace ensemble etc. Et moi je l’ai pris avec ma tendance philosophique, c’est à dire très bien la nation c’est une fiction, au même titre que le droit, mais ça ne veut pas dire que c’est un mensonge ! C’est une fiction. Pourtant cette logique là a toujours, pour se construire, mis au dehors un ensemble de types de rationalités, tout ce qui est pensée magique, les pensées de sorcières, pensées végétales, animales, il y a tout un ensemble de manière d’appréhender le réel, qu’on a totalement évacué de notre rationalité occidentale. Donc comment on peut interroger ce schème fondamental dans l’occident par ce qu’il a constamment mis au dehors. Donc les plantes sont apparues pas simplement par leur identité, mais plus les plantes mises aux marges, et ce que la nation nous raconte lorsqu’on l’interroge depuis ces marges. À la fois cette proposition du Balto qui eux, ils sont très drôles, ce sont des jardiniers artistes qui ont une façon très premier degré pour aborder la question mais à la fois, ils invitent les gens à amener leurs plantes, avec ce qu’elle comporte d’intime avec son propriétaire, et eux vont expliquer l’histoire « extime » de cette plante. Et c’est découvrir et ré-ouvrir des imaginaires de territoires que tu n’imagines pas du tout, dont tu ne soupçonnes pas être familier dans ton quotidien. Tiphaine Calmettes  qui a fait l’Herboristerie travaille sur les plantes « rudérales », qui sont les plantes qui poussent dans nos villes sauvagement, qu’on appelle « les mauvaises herbes ». Tout ce est considéré comme « mauvaise graine » dans le sol fertile de la nation, c’était une manière de re-convoquer ce qu’on ignore, qui est aussi source de bienfaits. Toute l’histoire de ces plantes comme les orties etc, c’est une richesse de vertus pour soigner telle ou telle chose. Comment on peut avec ce qui existe, se soigner les uns les autres, et pourquoi pas contrer l’industrie pharmaceutique.

Est-ce qu’il y a une idée de faire une commune de Paris moins sanglante ici ?

On est à un moment où cette question est très intéressante. J’ai une formule qui dit « comment faire commun sans faire comme un », c’est à dire faire commun sans que ce soit uniforme, homogène, mais faire commun avec du divers. Donc là l’idée à travers ces différents dispositifs, c’est apprendre à se rencontrer, à trouver les endroits par lesquels on se rencontre, qui ne sont pas des catégories socio-professionnelles, mais plus des échanges de savoir. Comment on crée, par une expérience en commun, une forme d’habitat collectif pendant quinze jours et qui nous raconte, comment accepter « l’étrangeté », comment réaliser que « l’autre » est une potentialité pour se donner de la puissance.

Propos recueillis par Amélie Blaustein Niddam et retranscrits par Stacie Arena

Visuels : ABN

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