Politique culturelle

Henri Cohen Solal : « Le travail que permet la culture est celui de la réhabilitation de soi »

Henri Cohen Solal : « Le travail que permet la culture est celui de la réhabilitation de soi »

10 septembre 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Henri Cohen Solal est psychanalyste, et docteur en psychopathologie. Il a largement participé à la diffusion de la thérapie institutionnelle en France et dans le monde. Nous l’avons rencontré pour entendre l’apport de la culture sur les territoires de violences qu’il pratique.

Pourquoi avez-vous fondé Beit Ham ?

D’abord, ce qui m’a poussé : c’est que des jeunes dans la rue, en France, en Israël ou ailleurs, forment pour moi une triste réalité inacceptable. Puis, socialement cette jeunesse se sent rejetée, exclue, mal-aimée, abandonnée. Si notre institution leur ouvre une maison, nous offrons la possibilité de reconstruire quelque chose d’eux-mêmes. C’est une reconstruction qui vise leur dignité, la reconnaissance, le fait de pouvoir compter pour quelqu’un. Une grande partie de leur déception dans le lien social vient en effet du sentiment pénible de ne compter pour personne, ou en tout cas d’être marginalisés, exclus… Ici, dans cette maison, ils sont accueillis chaleureusement et ne sont jamais jugés. Ils sont reconnaissants de ne pas avoir la sensation continuelle d’être pris dans le jugement négatif de l’autre. C’est comme cela qu’on forme nos équipes à les accueillir. Maintenant quand il y a une atteinte palpable du lien social, comme dans les cas d’abandon, de discriminations, d’exclusions, le vécu qui en résulte est une haine sociale. Ces jeunes transforment le rejet qu’ils subissent en un rejet qu’ils réalisent, et rejettent l’autre. C’est une manière de renverser la vapeur en essayant de sortir de soi une image positive, et en renvoyant aux autres une image négative. Les autres peuvent être choisis pour jouer le rôle du diable, du méchant. Cette haine est accompagnée d’une charge de culpabilité. Se décharger de cette culpabilité, c’est projeter sur le dos de l’autre le mal-être qu’on éprouve.

Deuxièmement, nous étions plusieurs en France à avoir une expérience de la psychothérapie institutionnelle. Ce mode d’intervention psychothérapeutique est devenu le cœur de la transmission à l’intérieur même de Beit Ham. La première personne qui m’a accompagnée en Israël  est Dominique Rividi, qui trouvait que la psychothérapie institutionnelle avait une vraie résonance dans sa propre expérience. Cette  psychothérapie institutionnelle implique des modes de préservation, comme la préservation de l’anonymat, la déhiérarchisation qui est la capacité d’établir entre les jeunes et les encadrant une relation égalitaire, et puis l’interdisciplinarité d’une médiation psycho-socio éducative. Tout ça présuppose un triple fil à la fois social, analytique et éducatif. Il a rapidement fallu que nous organisions des programmes de formation à la psychothérapie institutionnelle pour accueillir de plus en plus de jeunes.

Quel âge ont-ils ?

En général Beit Ham accueille des jeunes entre 13 et 18 ans, car c’est un âge sensible de construction de soi et de ré-élaboration de sa vie sociale. Certaines maisons peuvent accueillir des plus jeunes, à partir d’un principe qui dit que si ils traînent dans la rue, c’est qu’il serait utile de leur trouver aussi une place à eux. La maison peut alors s’adapter pour proposer d’autres activités.

Mais, avant de parvenir à créer une telle maison, capable de donner des bons afflux, où les jeunes se sentent reconnus dans leur parcours de vie difficile, nous devons ramer fort. Parce qu’en face de notre proposition, les jeunes trouvent les substances ou les activités illicites, comme notamment la prostitution. Ces consommations ou activités les conduisent, croient-ils, vers des situations qu’ils perçoivent comme favorables, parce qu’elles offrent de l’argent. La tâche n’est pas mince : pour les ramener dans notre monde, nous devons créer une alternative aux paradis artificiels du sexe, de la drogue et de l’argent. La concurrence est rude !

La culture  est donc réellement un remède et un outil de réinsertion pour les jeunes ?

Le modèle de Beit Ham est construit sur quatre formes d’action déjà connues en France. Et notre originalité est la synthèse que nous en proposons :

– Le premier : nos maisons sont des lieux de prévention pour aider des jeunes à trouver un chemin social.

– Le deuxième : nos maisons ont une fonction thérapeutique, pour qu’un jeune puisse trouver un réconfort humain à l’intérieur de ces maisons, et qu’ils puissent sortir de ce sentiment d’exclusion, de rejet.

– Le troisième : nos maisons s’inspirent des maisons de quartier pour offrir une adresse alternative à la rue pour trouver place.

– La quatrième est l’mage d’une maison de la jeunesse et de la culture. Parce qu’il s’agit pour ces jeunes de trouver leur place dans notre large culture dans toutes ses dimensions. Le travail que permet la culture est celui de la réhabilitation de soi. Elle offre la possibilité de se sentir appartenir au monde, et non pas d’en être exclu. 

Ils sont donc acteurs, mais est-ce que vous avez vu naître chez eux la position de spectateurs ?

Notre urgence est tout d’abord de les repositionner comme « acteur ». Nous cherchons à ce qu’ils goûtent le fruit essentiel qui est “je peux initier des choses et je peux créer”. Ensuite il faut les emmener voir des pièces de théâtre, écouter des concerts, se mettre en lien avec des écoles de photo. Tout ça fait partie d’une confrontation entre le terrain de leur créativité et l’Autre formé de ceux qui ont déjà investi dans la culture.

Avez-vous vu, concrètement, des réparations par la culture?

Très rapidement la culture prend la place d’une activité dont ils pourraient tirer profit. Les jeunes qui participent à nos ateliers  théâtre vont souvent faire de la figuration dans le circuit théâtrale classique. Certains se mobilisent dans le souhait de devenir de véritables comédiens. Les jeunes musiciens, quand ils rêvent de musique, ils aspirent à  former un orchestre, jouer dans les mariages, monter sur scène, et donner une représentation reconnue par un public. Le regard du public est pour eux très important. Certains ont fait carrière dans l’animation et les mariages. D’autres ont eu des destins plus fructueux. Le but est de leur donner une cohésion suffisamment consistante.

Beit Ham, ce sont des maisons mais aussi des écoles si je comprends bien ?

Il y a des ateliers théâtre à l’intérieur des maisons. C’est une activité parmi d’autres. C’est seulement vrai pour les centres de musique et de théâtre. Notre centre de musique est en plein centre-ville de Jérusalem, et le centre de théâtre dans le quartier de Stern dans Jérusalem également. Le leader de ce lieu relève le défi de récupérer l’essentiel de ces comédiens un peu particuliers. Sa ruse ? L’improvisation.

Ces deux lieux qui ont été créé en même temps, c’est venu suppléer à un manque ou c’est venu naturellement ?

Beit Ham répond à des demandes. Beit Ham ne crée pas des centres de musique ou de théâtre sans personne autour. Nous accompagnons des jeunes qui ont du désir pour faire de la musique et du théâtre. La photo et la vidéo sont plus facilement accessibles, car le résultat produit est perceptible immédiatement. Aujourd’hui, d’excellentes photos peuvent être prises avec des téléphones. Ce n’est pas le cas de la musique et du théâtre. Dans ces deux catégories, les jeunes doivent parfois investir des années pour occuper la place d’acteur ou de musicien. Plusieurs jeunes qui ont appris la photographie avec Beit Ham ont désormais un peu de renom à l’intérieur de Jérusalem. Je ne peux pas les citer. Je protège leur anonymat, bien qu’aujourd’hui ils aient grandi; mais les citer dans un contexte qui est celui qui marque leur détresse, ils n’ont peut-être pas envie que tout cela les poursuivent. Je m’en suis aperçu lorsque nous avons voulu réunir les anciens de Beit Ham, “il n’est pas question de revenir sur le lieu où j’ai éprouvé de la misère de la souffrance” nous ont répondu certains. Ils sont en dette envers nous, alors qu’on n’a pas cessé de leur dire : “nous on reçoit des fonds de collectivités, de philanthropes bienfaiteurs. Nous pouvons te donner un coup de main, mais ne te fais pas de soucis sur qui nous paye”. Pour ces jeunes, la question de la dette est un enjeu important. D’autres artistes  sont passés par Beit Ham. Ils sont devenus des animateurs, travaillent dans la musique ou le théâtre, et certains ont monté des écoles.

Comment fonctionnent ces lieux ? Les adolescents gèrent-ils en autonomie ?

C’est une co-gestion. Eux ils ont besoin de savoir que nous sommes là, qu’il y a une présence et une forme de responsabilité; nous sommes aussi les gardiens d’une barre d’égalité entre eux. La gestion de la maison est fondée sur le face à face avec l’autre,  et ils ont pris l’habitude de nous regarder droit dans les yeux. Ils ont une lecture extrêmement fine de ce que le regard de l’autre peut dire ou pas. Il est impensable de les priver de ce regard. Eux, mieux que beaucoup d’autres, ont pris conscience qu’un visage ça parle.

Quand ces jeunes se mettent à faire du théâtre ou de la musique, ils commencent souvent par balbutier. C’est un cri primal qui, au fil du travail et de la confrontation, va jusqu’à qu’à prendre forme.

Comment se déroule, si cela existe, une journée type: il y-a-t-il des ateliers, des cours ?

Concernant la musique c’est très ouvert : ils peuvent venir à n’importe quelle heure s’inscrire dans des groupes pour constituer des orchestres. Pour le théâtre nous avons tout de même une exigence : il faut que les jeunes soient sevrés. Sous l’influence d’une drogue, le jeu des jeunes déçoit, le jeune lui-même d’abord, puis les autres. Et alors dans le groupe, le jeune apparaît comme moins performant, moins bon. Car ce qui est notable, tous ses jeunes partagent l’envie d’être bons, d’être bons dans ce qu’ils font quoi qu’ils fassent : ils ont une recherche de la performance.

Avez-vous le sentiment d’avoir pu empêcher la violence par la culture ?

La culture c’est la manière que ces jeunes gens emploient pour exprimer leur violence. La question est alors : comment construire un langage qui va leur permettre de se dégager de la brutalité dans laquelle ils sont engagés ? Comment construire ce langage pour sublimer progressivement cette violence qui se trouve en eux. Si je regarde notre centre de musique ou de théâtre, les effets sont extrêmement concluants. Beit Ham est un lieu dans lequel les jeunes peuvent s’exprimer, et pas que positivement. C’est parce que nous pouvons accueillir les moments de dérive, que nous l’institution résistons sans sanctionner ni exclure. L’usage d’un autre langage va devenir possible. Le jeune fait l’expérience de sa dérive dans le regard des autres, il apprend que l’humanité des autres ne le rejettent pas. Ses propres pulsions, il peut les vivre, sans que cela n’aboutisse à une destruction. Chaque jeune peut alors poursuivre sa route dans ce monde.

 

Visuel : ©ABN

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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