Politique culturelle
Couvrez ce migrant que je ne saurais voir

Couvrez ce migrant que je ne saurais voir

04 septembre 2015 | PAR La Rédaction

Ecoutez vers l’onde

Cette voix profonde

Qui pleure toujours

Et qui toujours gronde,

Quoiqu’un son plus clair

Parfois l’interrompe… –

Le vent de la mer

Souffle dans sa trompe

 Ces mots sont ceux de Victor Hugo, ils composent la première strophe du poème « Une nuit qu’on entendait la mer sans la voir ».

La mer, ces derniers jours, n’a jamais été aussi visible, autant audible : tempêtes de clichés de bateaux naufragés, vagues d’éditos plus ou moins indignés, etc. Autour de la mer, notre mer méditerranée, des dirigeants politiques, des journalistes, des intellectuels, des personnalités médiatiques, se sont livrés à une véritable bataille de mots et d’images. Mais n’a-t-on pas aperçu la mer sans la voir réellement, entendu l’onde sans l’écouter vraiment ?

 « Au silence gêné des politiques  » déploré par Le Monde, la Bild, a répliqué par une Une revendicatrice « Wir helfen », invitant les citoyens allemands a aider à leur tour les réfugiés. Depuis son appel, qui a pour le moins décontenancé les observateurs peu habitués à ce genre de déclaration de la part du terrible tabloïd allemand, la Bild se félicite de voir son action de solidarité avec les migrants reprise et organisée via les réseaux sociaux. L’image d’une Allemagne ouverte et accueillante a sans doute de quoi déconcerter, quand on songe au mouvement xénophobe Pegida qui, s’agissant de l’accueil des migrants, a ces derniers mois projeté une toute autre image de l’Allemagne…

Solidarité avec les migrants ou accueil des réfugiés ? Car, comment faut-il dénommer ces personnes en souffrance qui viennent frapper à nos portes, qui tentent par tous les moyens – désespérés – de franchir nos frontières ? Dans une tribune pour la version anglophone d’Al Jazeera, le journaliste Barry Malone a imploré de ne plus employer « migrant », un mot qui selon lui prive les « réfugiés » de voix. Un véritable cri du cœur qui, entraîné dans la tourmente du buzz, s’est peu à peu transformé en polémique. Polémique autour des mots à laquelle s’ajoute celle des images : fallait-il ou non montrer la photo d’Aylan, un enfant syrien mort noyé ? Ce cliché, visible en une de The Independent et The Sun mais que la presse française n’a, dans sa grande majorité, pas souhaité publier, a choqué et bouleversé toute l’Europe.

Face à cette guerre des mots et des images, l’absence d’actions politiques réelles n’en est que plus consternante. Et des actions, celles qui tardent à venir ou du moins différentes de celles entreprises jusqu’à présent par l’Europe, c’est peut-être ce que vont revendiquer tous ceux qui samedi se mobiliseront à travers l’Europe entière et manifesteront portés par un même slogan : « Pas en notre nom ».  A Paris, le rassemblement est prévu à 17h place de la République.

Si les mots et les images comptent pour donner à voir et à entendre la mer et ceux qui tentent de la traverser, pourquoi ne pas accorder un rôle plus important à l’art dans cette lutte ? La littérature comme la photographie peuvent être de précieux alliés pour combler le déficit de représentation des frontières et redonner voix à ceux qui les habitent. On ne peut donc que se réjouir à la perspective d’événements comme le Festival des Écrivains du Monde, Visa pour l’image, ou encore la parution très prochaine de A ce stade de la nuit (Verticales), dernier roman de Maylis de Kerangal dont l’action se situe à Lampedusa. La littérature et la photographie envisagées comme des passerelles peuvent  nous aider à mettre en scène différemment la mer et ainsi, ne plus regarder enfin ailleurs.

Chroniques à suivre donc sur toutelaculture…

Marianne Fougère

Visuel : ©Barthélémy TOGUO

 

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