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Mort de la princesse Bopha Devi, fille de Norodom Sihanouk, qui porta la résurrection du Ballet royal du Cambodge.

Mort de la princesse Bopha Devi, fille de Norodom Sihanouk, qui porta la résurrection du Ballet royal du Cambodge.

25 novembre 2019 | PAR Raphaël de Gubernatis

Fille ainée du roi Norodom Sihanouk, demi-sœur de l’actuel roi du Cambodge, Norodom Sihamoni, Samdech Reach Botrei Preah Ream Norodom Bopha Devi vient de s’éteindre à 76 ans dans un hôpital de Bangkok. Elle présida la résurrection du Ballet royal du Cambodge, anéanti par les Khmers rouges. Les cérémonies funèbres auront lieu ce lundi 25 novembre 2019 à Phnom Penh.

« Nous nous sommes comptées et nous avons pleuré »

« Nous nous sommes revues, nous nous sommes comptées et nous avons pleuré ». C’était en 1991 : la princesse Bopha Devi, fille aînée du roi du Cambodge Norodom Sihanouk, regagnait enfin son pays où la monarchie venait d’être restaurée. Elle nous relatera en ces termes pudiques, après les horreurs du génocide, la douleur des retrouvailles entre les membres du Ballet royal du Cambodge. Lorsque tomba la monarchie, en 1970, elles étaient près de quatre cents danseuses à animer l’enceinte du palais royal de leurs silhouettes légères. A la suite des massacres perpétrés par les Khmers rouges, de 1975 à 1979, quand elles se dénombrèrent, effarées, à l’issue du désastre, elles n’étaient plus qu’une trentaine de survivantes. En quatre ans d’apocalypse, le fanatisme des rouges avait tenté d’abolir plus de mille ans de cette histoire du Cambodge qu’elles représentaient.

Les danseuses célestes

Elles ont été déportées, humiliées, torturées, massacrées. Elles qui, au coeur du Palais royal de Phnom Penh, sous leurs scintillantes tiares d’or et la soie écarlate de leurs sampots, reproduisaient avec une grâce ineffable ces mêmes gestes sculptés depuis mille ans dans le grès rose des temples d’Angkor, ont été jetées sur les routes dès avril 1975, condamnées à s’exténuer dans les rizières, à y périr de misère physique et morale. Ou à y mourir, pour les plus (ou moins) infortunées d’entre elles, sous les balles de leurs bourreaux. Durant des siècles où leur art subtil avait représenté l’essence même de l’âme khmère, lointaines descendantes des apsaras, ces danseuses célestes qui peuplaient le paradis d’Indra, les danseuses royales avaient été des myriades à danser pour leurs dieux et leurs rois. Et si elles avaient été si cruellement visées, c’est que plus que tout autre dans leur pays, elles symbolisaient quelque chose d’éternel et de sacré remontant à la nuit des temps. Quelque chose qui ne pouvait qu’exciter la folie furieuse, la haine sanglante de Pol Pot et des ses sbires. 

Peut-être même étaient-elles aussi trop belles et raffinées pour les paysans abrutis et analphabètes avec lesquels on fabriqua les Khmers rouges. 

Visages impassibles, regard de statue

Bientôt, avec le retour de la princesse Bopha Devi au Palais royal, édifié en 1913 dans le style khmer par des architectes français – c’était au temps du roi Sisowath, le trisaïeul du roi actuel –  à deux pas de l’exquis pavillon Napoléon III où s’était reposée l’impératrice Eugénie lors de l’inauguration du Canal de Suez, pavillon offert par la France et remonté là au temps du protectorat sur le Cambodge, dans la salle des banquets ouverte à tous les vents, les apsaras éternelles revinrent en ces lieux où flottent les âmes de leurs ainées. Visages impassibles, regards fixes de statue, doigt retournés au mépris de l’imaginable, elles reprenaient à la fin du XXe siècle la place de leurs grandes ancêtres

Car très vite Bopha Devi, qui avait été en d’autres temps première danseuse du Ballet royal, aura pris la direction de la compagnie en ruine. Elevée par sa grand-mère, la reine Sisowath Kossamak qui régentait alors la troupe royale, Bopha Devi avait fait preuve de dons remarquables. La reine fit alors parfaire son initiation chorégraphique par d’anciennes grandes maîtresses de la cour du roi Sisowath. La jeune princesse devint ainsi la principale soliste du Ballet royal avant de recevoir, à l’âge de 18 ans, le titre parfaitement incongru en Asie de « prima ballerina ». Cependant son rang ne lui permettait pas alors de se produire hors de la présence du roi, son père, ou des princes étrangers. Ainsi, en 1964, quand Norodom Sihanouk, redevenu roi du Cambodge après l’une des mille péripéties de la Couronne, se rend en France en visite d’Etat, c’est devant lui et le général de Gaulle que Bopha Devi danse à l’Opéra de Paris au cours d’une soirée de gala où alternent Ballet royal du Cambodge et Ballet de l’Opéra.

L’exil

En 1970, le coup d’Etat de Long Nol chasse de la résidence royale la vieille reine, la princesse et une infinité d’autres princes de la famille des Norodom et des Sisowath. Trois ans plus tard, c’est l’exil à Pékin où meurt la reine Kossamak. Bopha Devi, danseuse, a désormais atteint une telle renommée en Asie qu’on en parlera durant toute sa vie avec admiration. Repliée à Paris, elle met la main à l’organisation de cours pour enfants cambodgiens exilés comme elle. Puis elle s’installe à trois reprises dans les camps de réfugiés en Thaïlande afin de contribuer, grâce aux danses sacrées, à maintenir au sein des jeunes générations un peu de cette âme khmère que les rouges se sont acharnés à détruire.

Restauration

Dès la fuite des Khmers rouges devant les forces du Viet Nam, quand après quatre années de terreur indicible les survivants peuvent regagner la capitale d’où ils avaient été déportés, le gouvernement communiste mis en place en 1981 par les Vietnamiens favorise la renaissance du Ballet et va rouvrir l’école où naguère se formaient les futures danseuses.  Plus question toutefois de Ballet royal en République populaire du Kampuchéa. Musique, danses, théâtre, tout est regroupé au coeur du Théâtre national. Et de sacrées, les danses khmères deviennent « folkloriques » comme dans tout état marxiste qui se respecte. Treize ans plus tard, après les dix ou douze années d’enseignement requis, formée par les survivantes, une nouvelle génération de danseuses apparaîtra, prête à briller sous la conduite de Bopha Devi entretemps revenue dès 1991 avec la restauration de la royauté. Et à danser au sein du Ballet royal du Cambodge qui recouvre enfin son nom et ressuscitera officiellement à Paris, en 1994, sur les Champs-Elysées.

La renaissance

Car dès que le Ballet royal du Cambodge fut prêt à se produire à nouveau en public, ce fut la Maison des Cultures du Monde qui le convia dans la capitale française. Au cours d’un grand gala d’ouverture patronné par tout un flot d’altesses européennes, parmi lesquelles, côté français, la princesse Napoléon et des princesses d’Orléans. Et bien sûr sous l’égide de Bopha Devi et de son jeune frère, Norodom Sihamoni, résidant alors à Paris. La Maison des Cultures du Monde avait envoyé auparavant du velours de France à Phnom Penh, comme pour suivre cette tradition qui voulait, depuis le XVIIIe siècle, que ce fussent les ambassadeurs ou les marchands français qui fournissent cette étoffe dont on confectionne les justaucorps des héros masculins que l’on coud à même le buste du danseur. Le vêtement des femmes, en fait de très jeunes filles, tant la carrière de danseuse royale est brève, à l’instar de la vie d’une fleur,  ce vêtement lui aussi cousu à même le corps, leur découvre l’épaule droite, en réminiscence de ces guerrières, des Amazones khmères, dont la légende dit qu’elle régnèrent sur un Cambodge alors soumis à un régime matrilinéaire.

Au sein des temples et des palais d’Angkor

« Les manuscrits relatent que les figures de nos danses, issues des « mudras » indiens, remontent au VIIe siècle, relatait alors la princesse Bopha Devi. Ces figures n’ont été fixées toutefois qu’au IXe siècle, à l’époque où justement surgissaient les temples et les palais d’Angkor ». Tout comme en France où la danse de cour, qui est à l’origine du ballet classique, se retrouva codifiée au moment où s’élevait Versailles, la danse khmère sera fixée du temps  d’Angkor. « Depuis, soulignait alors la sœur du roi, uniquement transmis par voie orale, le vocabulaire des danses royales est resté inchangé ». Le vocabulaire, mais pas le répertoire du Ballet royal. Rois, reines, princes, maîtresses et maîtres de ballet se sont ingénié au cours des siècles à inventer de nouvelles chorégraphies en puisant leurs thèmes dans la mythologie, les légendes du « Ramayana ». C’est ce qu’a fait maintes fois Bopha Devi. Aussi bien pour des représentations à l’étranger que pour celles qui, pour la première fois, se donnèrent en 2013 au cœur même du temple d’Angkor Vat, afin de célébrer l’inscription en 2003 par l’Unesco du Ballet royal du Cambodge au Patrimoine immatériel de l’Humanité.

Un grand prestige et très peu de moyens

Bopha Devi qui vient de s’éteindre à 76 ans en Thaïlande, dans un hôpital de Bangkok, n’aura jamais quitté la direction du Ballet royal, d’autant que personne ne jouissait de son prestige et n’aurait pu la remplacer. Dieu sait pourtant que le régime maintenu par la canaille qui tient les rênes du Cambodge, Hun Sen, n’a pas été d’un grand secours pour le Ballet royal dont les classes ont été reléguées loin dans la banlieue de Phnom Penh et qui n’a guère de subside quand les gens au pouvoir s’enrichissent de façon éhontée. La corruption qui règne au Cambodge, l’affairisme effréné, la vente du pays au Chinois, ne font en effet pas grand cas du Ballet royal qui ne peut trouver grâce aux yeux de gens incultes, d’anciens Khmers rouges parfois, qui se sont saisis du pouvoir pour n’en laisser que des bribes à la famille du souverain. Néanmoins, Bopha Devi, nommée un temps ministre de la Culture de son pays,  aura fait ce qui était à sa mesure pour maintenir l’existence de ce Ballet royal qui jouit d’un immense prestige auprès des Khmers comme dans le monde. Mais sans obtenir les moyens que nécessitent sa position et son importance dans le patrimoine mondial.

Un pied reposant sur une fleur de lotus

Elles étaient jadis légions, les danseuses d’Angkor. Tel temple, à lui seul, et il y en eut d’innombrables, en abritait plus de 600. Aujourd’hui encore, caressée par l’or assourdi du soleil couchant, il est à Angkor Vat une apsara au sourire de pierre plus énigmatique que celui de ses milliers de compagnes, lesquelles, un pied reposant sur un fleur de lotus, dansent pour l’éternité sur les murailles de l’immense édifice ou sur celles de cent autres sanctuaires disséminés dans la forêt. Sur sa face minérale luit autre chose qu’une sérénité divine. Et ses lèvres dessinent comme une ombre d’ironie. « Indécent, presque sacrilège, murmure un maître cambodgien. Car chez les apsaras comme chez les humains, rien ne permet, devant les dieux ou les rois, de dévoiler les replis de son âme. Si nos danseuses ne portent pas de masques, c’est que leur visage impassible en fait fonction. Le corps seul suggère une sensualité secrète, alors même que ces gestes d’envol défiant l’équilibre, le déboîtage périlleux du radius et du cubitus, l’hyper extension des membres ou l’indicible retournement des doigts, tout tend à rapprocher l’homme du dieu ». C’est tout ce que la princesse Bopha Devi a fait durant sa vie, même si son existence terrestre a pu être infiniment tragique et complexe. Ce 18 novembre, elle a rejoint ces apsaras dont elle fut l’émanation durant sept décennies, aux pires moments de l’histoire du Cambodge. Et l’Histoire retiendra d’elle qu’elle aura contribué à restituer à son pays le plus beau fleuron de son patrimoine millénaire.

Raphaël de Gubernatis  

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