Actu

Lubaina Himid entre dans l’histoire en remportant le Turner Prize 2017

Lubaina Himid entre dans l’histoire en remportant le Turner Prize 2017

06 décembre 2017 | PAR Melissa Chemam

L’artiste britannique Lubaina Himid, née en Tanzanie, a remporté le prestigieux prix d’art contemporain, le Turner Prize, pour 2017. Elle est la première « femme de couleur » à être récompensée par ce prix.

Les juges ont salué son travail sur des questions « difficiles et douloureuses ». Parmi elles : la mémoire de l’esclavage. Le Prix a été remis dans la ville de Hull, dans le Yorkshire, au nord de l’Angleterre, qui est en ce moment « Capitale britannique de la Culture », par le DJ Goldie, ancien street artiste et star des « dancefloors » anglo-jamaïcain, né à Birmingham. Le jury du prix Turner a précisément déclaré admirer « son approche expansive et exubérante de la peinture qui combine la satire et le sens du théâtre ». Il a également « reconnu son rôle en tant que conservateur et éducateur influent qui continue de parler d’urgence pour le moment ».

Née en 1954 à Zanzibar, l’archipel tanzanien le plus connu du monde, la famille de Lubaina a déménagé en Grande-Bretagne dans les années 1960 et elle a grandi à Londres. Lubaina Himid vit désormais à Preston et a travaillé dans tout le Royaume-Uni depuis le début des années 1980. Ses œuvres vont de la peinture au décor de théâtre en passant par le dessin, l’installation et la gravure. Elle a activement participé à l’avènement du « Black Arts Movement », dont fait également partie le cinéaste John Akomfrah, avec un travail politiquement critique, abordant les questions de perception raciale, de genre et de classe. Cette année, elle a présenté par moins de trois expositions en Angleterre : « Navigation Charts » à la Spike Island Gallery, à Bristol (du 20 janvier au 26 mars) ; « Invisible Strategies » à Modern Art Oxford (du 21 janvier au 30 avril); « The Place is Here » au Nottingham Contemporary (du 4 février au 30 avril).

A Bristol, ses portraits d’esclaves africains vous laissaient un sentiment puissant de familiarité et d’éloignement simultané. Des œuvres qui semblent devenir vivantes, peintes sur des panneaux installés dans la pièce principale de la salle d’exposition, accompagnés d’un système sonore apportant des voix à ces personnages, portant des noms écrits sur le dos… Noms originels africains et noms d’esclaves donnés par les mâitres. Le tout créant une conversation et amènant l’idée d’identités fluides… Une centaine de ces figures, dans des costumes européens du dix-huitième siècle, ont été ainsi exposées à Bristol, ainsi que certaines de ses grandes et petites toiles.

Une voix unique et puissante

J’ai eu la chance d’interviewer l’artiste cet hiver, après avoir vu cette exposition phare. Un travail très beau et bouleversant. « J’ai été très tôt une adolescente politisée », me disait Lubaina Himid au téléphone depuis sa maison de Preston, quelques jours après l’ouverture à Spike Island. « Je suis allée pendant des années à des marches de protestation, cela faisait partie de ma vie. Ma mère était par ailleurs une créatrice de textile et elle aimait tout ce qui était artistique ; elle m’emmenait dans des galeries d’art, me montrait les beaux motifs qu’elle utilisait, et très tôt j’ai été attirée par un art qui avait une force politique, en particulier Berthold Brecht ».

Elle a commencé sa carrière en étudiant le design théâtral, avant d’entrer au Royal Art College. Lubaina Himid est devenue encore plus consciente politiquement après ses vingt ans. « Je me suis intéressé au théâtre de rue qui était important en France à la fin des années 1970 mais pas tellement en Grande-Bretagne et je suis devenue plus sûre de ma propre expression artistique. Puis, dans les années 80, bien sûr, la situation politique est devenue plus extrême au Royaume-Uni, et en particulier pour les minorités ». Sous la primature de Margaret Thatcher, donc, marquée par la récession et des coupes drastiques dans le budget public.

Elle décide alors d’écrire une thèse en histoire culturelle sur les jeunes artistes noirs en Grande-Bretagne, achevée en 1984. Une travail rare qui a rapidement aidé d’autres artistes, dont Sutapa Biswas, Sonia Boyce, Claudette Johnson, Veronica Ryan et Indrid Pollard.

Lubaina est ensuite devenue conservatrice à Londres, a organisé l’exposition « Thin Black Line » à l’ICA (l’Institut des arts contemporains) en 1985, très remarqué. Soit plus de 30 ans avant notre « Color Line » au Quai Branly, sur l’art afro-américain. Parallèlement, elle produit son propre art, influencé par sa passion pour la « distanciation » dans le théâtre de Brecht. Elle travaille à la fois sur des installations artistiques et en peinture figurative, en utilisant des motifs forts, des couleurs crues et des thèmes rarement abordés. Avec des références au travail forcé, à l’histoire coloniale, à la migration et au rôle de la diaspora « noire » en Europe, son art se distingue évidemment dans la scène artistique britannique des années 1990. Elle enseigne également l’histoire des arts contemporains à l’Université de Central Lancaster, à Preston.

« Mon thème central est la recherche d’un sentiment d’appartenance », concluait simplement Lubaina, lors de notre conversation. Et il s’agit pour elle de savoir comment reconnaître la contribution des diasporas dans nos cultures occidentales. « L’esclavage est très présent dans la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, ce n’est pas seulement une affaire du passé, on le voit quand on regarde les bâtiments, bien sûr, construits par des esclaves, mais aussi dans le travail forcé qui existe encore ». Et l’art, selon elle, a le pouvoir d’ouvrir un dialogue sur ces questions, d’initier des conversations, et de devenir une source de richesse, de lien et de créativité pour toute la société.

La France a son album photo à la BNF
Robyn Orlin et Merce Cunningham au CNDC d’Angers
Melissa Chemam

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *