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La directrice de la documenta « démissionne » après le scandale antisémite de l’édition de cette année

La directrice de la documenta « démissionne » après le scandale antisémite de l’édition de cette année

26 juillet 2022 | PAR Cloe Bouquet

A la suite du scandale d’une fresque antisémite exposée lors de la 15e édition de la documenta, la célèbre exposition allemande d’art moderne et contemporain, la directrice Sabine Schormann a été limogée. Un « incident » qui rappelle de façon peu glorieuse les origines ambivalentes de l’événement d’art contemporain.

 

Le scandale

La documenta a lieu tous les cinq ans pendant cent jours, à Cassel, dans le Land de Hesse. Elle fut créée en 1955 par Arnold Bode, peintre et professeur d’art, et quelques autres fondateurs.

La fresque ayant créé la polémique est People’s Justice, bannière de vingt mètres, parabole critique « du système capitaliste et de la violence militaire » selon leurs auteurs (le collectif indonésien Taring Padi), qui montrait un soldat avec une tête de porc, une étoile de David, une kippa et l’inscription « Mossad » sur son casque.

On voit aussi un homme aux dents aiguisées et aux oreilles en pointe, qui porte un chapeau melon sur lequel est inscrit « SS », des papillotes et un nez busqué, avec un gros cigare à la bouche, évoquant davantage l’antisémitisme économique et la propagande de Goebbels que la critique politique. Pour cette raison, l’oeuvre a été recouverte puis décrochée quelques jours après l’ouverture de la documenta 15, à la demande de l’ambassade d’Israël et des représentants des juifs d’Allemagne. La fresque avait déjà été montrée au South Australia Art Festival à Adelaïde en 2002, mais aussi à Jakarta et en Chine.

Le départ de la directrice

La décision du départ de Sabine Schormann émane du Conseil de surveillance de la documenta qui s’est réuni le 15 juillet pour une séance qui aurait duré six heures au total. Dans un communiqué, le Conseil a exprimé « sa profonde consternation sur le fait que des motifs clairement antisémites aient pu être observés » et a conclu un accord avec la directrice pour son départ à la tête du rendez-vous incontournable de l’art contemporain.

L’instance de contrôle de la documenta a promis de faire toute la lumière sur ces événements afin d’éviter d’autres « incidents antisémites » dans le monde culturel et artistique, poursuit le communiqué. La ministre allemande de la Culture, Claudia Roth, a approuvé le départ de Sabine Schormann et aussi demandé qu’un travail soit fait afin de comprendre comment de tels contenus antisémites ont pu être exposés. « Beaucoup de confiance a malheureusement été perdue » au détriment de l’exposition, souligne le texte.

Le directeur de l’antenne de Berlin de l’American Jewish Committee, Remko Leemhuis, a reproché pour sa part dans le quotidien Bild à l’instance de contrôle de ne pas aller assez loin : elle « n’a toujours pas compris le problème », a-t-il estimé, s’indignant du fait que le conseil de surveillance de l’exposition parle seulement en introduction de son communiqué d' »accusations d’antisémitisme ». Pour lui, il s’agit clairement de « caricatures antisémites ».

Ces précautions de langage peuvent en effet sembler assez peu proportionnelles à la matière dont on parle, souvent. A peine un mois auparavant, en France, une fresque antisémite montrant Attali manipulant un Macron grimé en Pinocchio avait été peinte à Avignon, et le Grand Avignon avait d’abord refusé de l’effacer (ainsi que la municipalité socialiste ! Arguant que « chacun est libre d’interpréter l’oeuvre comme il le souhaite »), avant que le préfet du Vaucluse ne la recouvre. Parallèlement, il peut être intéressant de remarquer qu’une représentation des Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne, dans la tradition du théâtre antique (masques noirs et masques blancs), avait été censurée pour « blackface » avant même d’avoir eu lieu, ou que la fresque du peintre Hervé Di Rosa à l’Assemblée nationale avait été accusée de racisme en raison de visages noirs représentés avec une grande bouche et de grands yeux… comme l’ensemble des personnages peints par Di Rosa, selon son style bien connu, qu’ils soient blancs, noirs, verts ou roses. Il s’agissait d’une fresque commémorative s’étalant sur 40 mètres, retraçant plusieurs moments clés de l’institution, notamment, ici, la première abolition de l’esclavage en 1794 (d’où les chaînes brisées sur la peinture). Pourtant, l’Assemblée a en a retiré la photo de son site Internet – sans que la fresque ne constitue aucune infraction d’aucune sorte, donc.

Au début du mois déjà, une des plus influentes artistes allemandes, Hito Steyerl, avait décidé de se retirer de la documenta, qualifiant cette quinzième édition de « désastre » à « Libération ». Quelques jours avant, c’était Meron Mendel, directeur de l’établissement d’enseignement Anne Frank, qui avait démissionné de son poste de conseiller pour la documenta.

Une histoire qui pose question

Avant même son inauguration, la documenta avait été mise sous tension par la découverte de graffitis haineux accentuant la tourmente dans laquelle se trouvait la direction, visée par des accusations d’antisémitisme impossibles à enrayer.

Tout serait parti, en janvier 2022, d’un blog accusant certains membres du comité artistique de « promouvoir la haine d’Israël » : le blog reprochait à ces membres d’avoir signé en décembre 2020 une lettre ouverte concernant le mouvement BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions) en Allemagne – mouvement qui appelle au boycott politique, économique et culturel d’Israël.

Ensuite, la foire d’art s’était déjà ouverte par une autre polémique proche : un collectif palestinien présent à l’exposition, « The Question of Funding », très critique envers l’occupation israélienne, a été accusé d’être lié à ce mouvement. Le BDS a été étiqueté comme « antisémite » par le parlement allemand en 2019 et n’a pas le droit de toucher d’argent public. Or, environ la moitié du budget de la documenta – 42 millions d’euros – provient de l’Etat fédéral.

Il a longtemps été considéré que la création de cette manifestation devait permettre au public allemand de se réconcilier avec l’art moderne international après les années de dictature nazie. Arnold Bode voulait montrer les oeuvres cataloguées comme « art dégénéré » par les nazis. Mais des recherches historiques récentes ont démontré la plausibilité d’une autre histoire, notamment rapportée par Morgane Walter, jeune historienne de l’art. Elle écrit dans sa thèse sur la réception critique de l’art abstrait dans l’Allemagne de l’Ouest de 1945 à 1964, soutenue en février dernier à Paris-I Panthéon-Sorbonne : « Pour dix des vingt et un fondateurs, les chercheurs ont révélé soit une adhésion à la NSDAP, parti de Hitler, parfois obligatoire ne serait-ce que pour écrire dans une revue, soit un embrigadement dans les SA, voire les SS. Documenta ne fait guère exception : dans toutes ses sphères politiques, administratives, la RFA a réintégré une grande partie de son élite nazie. Pour des personnalités très conservatrices comme Haftmann, se montrer en faveur de l’art abstrait revenait à montrer patte blanche et à dissiper tout doute. La documenta devait être un pilier de la réhabilitation de la modernité, un événement « propre » qui réhabilite l’art dégénéré, et ces révélations mettent à mal cette vision très lisse. On a longtemps été assez naïfs de croire à ces discours autour de la reconstruction d’un art abstrait soi-disant démocratique, alors que l’objectif clair d’un événement comme la documenta était une rupture affichée avec le passé nazi et l’intégration de la RFA dans l’Occident. »

En 2019, un colloque au musée d’Histoire allemande de Berlin dévoilait en effet non seulement l’appartenance au parti nazi de Werner Haftmann, mais aussi aux SA (sections d’assaut hitlériennes). L’historien Carlo Gentile a retrouvé dans les archives des traces des crimes de guerre qu’il a commis en Italie.

Autre fondateur, son acolyte Kurt Martin était lui aussi membre du parti nazi, comme l’a révélé en 2020 l’historien Mirl Redmann. Directeur de la Kunsthalle de Karlsruhe, il ne se privait pas de spolier les tableaux de collectionneurs juifs persécutés.

 

Visuel : © affiche du festival documenta 15 à Kassel en Allemagne

 

 

 

 

 

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Cloe Bouquet

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