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Je veux apprendre à danser sous la pluie

Je veux apprendre à danser sous la pluie

16 avril 2020 | PAR Sylvia Botella

Dans le film choral Le Film des instants proposé par Frank Smith, le même mystère revient 53 fois pendant une minute de Paris jusqu’à Beyrouth en passant par New York et Rome : 53 paysages filmés par 53 contributeur.trice.s avec un smartphone, le mardi 29 mars 2020 sur la tranche horaire 12:00 – 12:53 depuis une fenêtre se déploient sur fond noir dans le presque silence.

La beauté des paysages dépouillée est si tragique que l’on en prendrait soin à vie. À moins que ce soit l’inverse ?!  N’est-ce pas les paysages qui s’adressent à nous pour nous assurer que nous leur appartenons encore et qu’ils ne nous laisserons pas tomber dans l’oubli du dedans ? Ils nous consolent. Ils pansent nos solitudes. D’où l’impression infinie que c’est un nous qui se déplie lentement dans l’enchassement des fenêtres. 

Serait-ce simplement ça que j’attendais depuis le 17 mars 2020, depuis le début du confinement en Belgique : ouvrir seulement la fenêtre ?

Pas comme si tout s’arrêtait là mais comme si tout commençait ici : donner toute son ampleur à ce qui m’arrive, à ce qui nous arrive – enfin ! C’est peut-être ce dont j’ai besoin pour calmer la bête, apprivoiser  ce nouvel imaginaire « covidé » qui s’impose effroyablement à nous ?! Écouter le silence, regarder le vide, tout ce qu’on nous refuse parce qu’encore une fois, il faut absolument tordre le réel et faire comme si tout était absolument normal à coups de zoom, teams ou whatshapp.

Faire comme si, comme si, faire comme il se doit, remplir, remplir numériquement si tragiquement, répéter les mêmes formats culturels encore et encore… le même petit commerce culturel confiné (ou enfer pavé de bonnes intentions) réentendu, revu, double click … même si cela n’est plus tenable jusque dans notre clavier tremblant. Sommes-nous à ce point « globalement », « économiquement » intégrés ? Est-ce vraiment la seule issue ? Sommes-nous définitivement des globalisateur.trice.s culturel.le.s ? … mettant « du plat dans le plat » comme le dit Jean-Luc Godard. Ou mieux les bâtisseur.se.s de nos propres mausolées ? … trahissant ce que nous sommes, nous, acteurs et actrices, opérateurs et opératrices du secteur artistique et culturel : nous sommes VIVANTS.

Si ce miracle est possible, si nous pouvons en avoir le droit, éprouver simplement la perte, ressentir le manque aussi cruel qu’immense et splendide sans placebo numérique (ou raccourci clavier), si nous pouvons vivre à cœur battant tout ce que nous ne vivrons pas, tous les spectacles dans les théâtres ou festivals, toutes les expositions dans les musées, tous les concerts dans les grandes salles ou tous les films dans les cinémas (en tout cas pour un temps), nous saurons peut-être ce que ça signifie sérieusement, dans notre être et dans notre avoir, de vivre dans un monde sans arts ni culture – ou en tout cas réduit à notre seul dedans. Nous pourrons nous demander : qui devient-on au juste ? À quoi est-ce qu’on ressemble ? Qu’est-ce qu’on oublie de soi ? Qu’est-ce qu’on oublie des autres ?  Qu’est-ce qu’on retient de nous ? Que nous reste t-il ?

Pourquoi ne pourrions-nous pas être des expérimentateur.trice.s de la perte ? Là, nous pourrions (faire) entendre quelque chose y compris aux amnésiques, aux récalcitrant.e..s qui omettent les mots « culture », « arts », « artistes » – leur omission n’est-elle pas du texte ? –  dans leurs allocutions officielles oubliant trop vite que pour guérir la maladie, il ne faut pas seulement des médicaments… que c’est une terreur que nous pouvons supporter grâce à la vague émotionnelle et physique engendrée par un spectacle, une citation, un geste, une scène de cinéma.

Nous saurions peut-être ce à quoi nous sommes simplement attaché.e au sens Latourien. Et ce à quoi, nous ne sommes simplement pas attaché.e.s. Nous aurions peut-être l’impression de vivre quelque chose, fusse t-il cinglant : être vivant.e.s ici. Et ne pas passer aussi à côté de ce que nous pourrions devenir, être et avoir. Nous tous.tes. Il serait terrifiant en tant qu’individu et membre « d’une communauté de destin » de ne pas se donner cette attente, ce temps, vif et nécessaire, où tout se (re)construit. 

J’ai souligné cette phrase de Sénèque : « vivre ce n’est pas attendre que l’orage passe, c’est apprendre à danser sous la pluie ». Elle sonne pour moi comme la seule issue. N’attendons pas que le streaming nous trouve du talent !  #AIMANCE

Le Film des instants proposé par Frank Smith  Frank Smith : 

 

LE FILM DES INSTANTS / THE FILM OF MOMENTS from Frank Smith on Vimeo.

Visuel : Le Film des Instants / Frank Smith © Les films du Zigzag, Paris 2020.

 

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