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Alicia Alonso. La disparition d’une figure méphistophélique.

Alicia Alonso. La disparition d’une figure méphistophélique.

20 octobre 2019 | PAR Raphaël de Gubernatis

A New York, où elle séjourna et se produisit longtemps dans l’immédiat après-guerre, avant de regagner Cuba, son île natale, Alicia Alonso était surnommée le « Cobra noir ». C’est dire son aimable naturel, la réputation qu’elle avait suscitée, et combien elle paraissait redoutable à ses camarades.

Ce sont ses défauts même, son ambition, sa dureté à la tâche, sa soif de commandement, mais aussi son charisme et sa séduction, son énergie et sans doute une forme de patriotisme et de fierté d’être cubaine, qui l’aideront à asseoir la renommée de sa compagnie de ballet, courageusement constituée dans un pays qui n’avait aucune tradition dans ce domaine. Car à La Havane, après qu’a triomphé la « Revolucìon », en érigeant en 1959 le Ballet Alicia Alonso, fondé quelques années plus tôt, en Ballet national de Cuba, Fidel Castro en fera la vitrine culturelle de son pays dans le monde, s’inspirant sans doute de l’Union Soviétique et de ses principales troupes du Bolchoï ou du Kirov.

Un prodigieux paradoxe

Jamais cependant dans l’Histoire un système politique, « révolutionnaire » qui plus est, n’aura à ce point utilisé une compagnie de ballet classique comme instrument de propagande. Et que des révolutionnaires dépenaillés, ces « barbudos » souvent grossiers, puants et incultes, affichant un machisme caricatural et une haine de l’esprit « bourgeois », en viennent à choisir comme emblème une compagnie de ballet classique dont un chef d’œuvre du répertoire romantique, « Giselle », était l’image de marque, voilà un paradoxe aussi savoureux qu’il était prodigieux.
Pour le régime castriste cependant, c’était là l’occasion de prouver qu’on offrait à l’ensemble du peuple cubain ce qui jusque là n’avait profité qu’aux privilégiés. Et qu’avec l’éducation, la santé et le militantisme révolutionnaire, la culture elle aussi était une préoccupation essentielle de la nouvelle société qu’on entendait imposer à Cuba.

Un pacte méphistophélique

Peu après la prise de La Havane et le triomphe de la « Révolucìon », le Ballet Alicia Alonso devient donc Ballet national de Cuba. Et dans la foulée, aussi crédible dans le rôle d’amateur d’art qu’en celui de démocrate, « el Commandante » décerne par décret à la danseuse le titre de « prima ballerina assoluta ». En échange, celle-ci prête allégeance au système castriste dans un pacte d’essence toute méphistophélique. C’était la première fois, il est vrai, que l’île avait donné naissance à une artiste chorégraphique de renommée internationale. Et le régime avait décidé d’exploiter cette célébrité avec tout le cynisme qu’il affichait dans d’autres domaines.
« Alicia Alonso était effectivement très célèbre. C’était une « star » en Amérique du Sud comme aux Etas-Unis. Elle avait dansé pour Juan Peron en Argentine et pour Fulgencio Batista, l’ennemi juré de Castro, à Cuba », se souviendra Isis Wirth, autrice d’un livre acide intitulé « La Ballerine et El Commandante » (François Bourin, éditeur). « Castro crut effectivement s’honorer lui-même et honorer la Révolution en soutenant une étoile et une entreprise artistique qui allaient contribuer à soutenir à l’étranger l’idée de l’excellence et des bienfaits de cette révolution. Si l’on en juge par la sympathie dont a trop longtemps joui la tyrannie cubaine dans le monde, le système imaginé par Castro aura bien fonctionné. A l’image de celui créé autour de Che Guevara, une brute, un tueur sanguinaire dont on a fait une icône de la liberté ».

Lettre aux amis qui sont loin.

Castro soutiendra le Ballet national de Cuba de façon inconditionnelle, comme Alonso le fera du régime castriste. Elle ira même jusqu’à signer cette « Lettre aux amis qui sont loin », une infamie, afin de justifier à l’étranger l’impardonnable exécution en 2003 de trois jeunes gens qui avaient tenté de détourner une barque afin de fuir l’oppression du régime.
Mais avait-elle d’authentiques convictions politiques, elle qui avait dansé pour tant de dictateurs ? Elle aura surtout trouvé dans la révolution cubaine un moyen de réaliser ses propres rêves, d’assouvir sa soif de pouvoir en créant une compagnie de renommée internationale dont elle restera jusqu’à sa mort, à 98 ans, la maîtresse absolue. En constituant une école de danse ni russe, ni française, ni américaine, mais cubaine, alliant une technique héroïque et ostentatoire propre au style soviétique à la fougue et à l’énergie magnifique de la jeunesse cubaine. Une école qui produira des sujets remarquables, dont le talent et la technique ont été reconnus partout, mais qui auront presque tous pour but d ‘échapper au double carcan imposé par Castro et Alonso.

« Giselle » à plus de 70 ans

Bientôt, cette compagnie, incontestablement brillante durant bien des années, glissera peu à peu vers la déliquescence, une déliquescence qu’on constatera aussi bien à La Havane que lors de ses tournées en Europe où l’expressivité outrée et vieillotte des danseurs étoiles et les faiblesses du corps de ballet seront trop évidentes. Trop évidentes, mais avec interdiction absolue de l’écrire, même dans la presse française.
Alicia Alonso elle même, cruellement devenue quasiment aveugle alors qu’elle était jeune encore, mais se produisant sur scène jusqu’à un âge canonique, se couvrira de ridicule en oubliant son âge avec entêtement. En dansant par exemple un rôle de jeune fille de 18 ou 20 ans, celui de Giselle, jusqu’à plus de 70 ans. Mais Cuba où toute critique était bannie, sinon férocement, interdite, attaquer l’âge et les capacités de la « prima ballerina assoluta » revenait à attaquer l’âge et les capacités du vieux « lider » déjà frappé par la sénilité dont on a dit qu’il fut un temps son amant.

A l’image de la ruine du pays

Dans la belle préface qui ouvre le livre d’Isis Wirth, il est écrit : « Le Ballet national de Cuba a été indéfectiblement lié à l’histoire du régime, pour finir comme lui dans la gérontocratie. La compagnie apparaît telle une miniature du pouvoir castriste où la toute puissance de la directrice se lit comme une réplique de celle du dictateur ». On pourrait ajouter que le tragique déclin du Ballet national de Cuba, même nié jusqu’en Europe, et qui fait que la compagnie n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut naguère, que ce déclin est à l’image de la ruine de l’île. A l’image de la misère économique et morale dans laquelle ses habitants continuent à être contraints de vivre pour complaire au pouvoir tyrannique qui subsiste après la mort même du dictateur. Et celle aujourd’hui de la ballerine.

Raphaël de Gubernatis

 

Visuel : Domaine public-File:Alicia Alonso 1955.jpg 

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Raphaël de Gubernatis

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