[Interview] « Garde barrière et garde fous » de Jean Louis Benoit à l’Aquarium

14 mars 2016 Par David Rofé-Sarfati | 0 commentaires

Dans le cadre du deuxième volet du cycle Paroles de femmes, Jean-Louis Benoît, metteur en scène de l’inoubliable Revizor au Français et dernièrement des Rustres créé dans la même maison et qui avance certainement vers un nouveau Molière, s’est saisi d’une émission de France Culture et a mis en scène les captations de deux interviews, celle de Monique, 50 ans, garde-barrière SNCF dans l’Ain et celle de Myriam, infirmière de nuit dans un hôpital psychiatrique.

C’est la comédienne, Léna Bréban, nommée au Molière du meilleur second rôle féminin en 2015 pour « La Maison d’à côté » qui a relevé le défi d’interpréter les deux rôles dans un seul-en-scène admirablement humaniste et qui évite l’écueil d’un sentimentalisme visqueux. La pièce est un objet théâtral à ne pas rater pour l’intensité du propos et pour le bonheur procuré par une innovation du jeu et de la scénographie. Léna Bréban a accepté de répondre aux questions de toutelaculture.com, leçon de théâtre.

TLC : Vous êtes successivement Monique puis Myriam. La langue du texte est vernaculaire, sans esprit littéraire et pourtant vous parvenez à transmettre une pensée et à habiter l’esprit qui anime les personnages. Comment vous êtes-vous approprié ce texte « brut », ce texte qui n’est pas écrit, mais seulement parlé ?

Léna Bréban : La question du texte est une bonne question, car habituellement une grande partie de mon travail consiste à essayer de retrouver le souffle de l’auteur, à comprendre son écriture afin de le « mettre en bouche » ; de saisir ses ruptures de rythmes, ces allégories, ses sons. Ici, le texte fut très difficile à apprendre, car il n’y a pas d’auteur. Il y a des vraies femmes. Du coup j’ai essayé d’abord de retrouver leur manière de parler, leur non-logique et leurs tics de langage puis, sous la direction et avec l’aide de Jean Louis Benoit j’ai dénaturalisé le texte pour l’entendre autrement. Jean Louis me disait : il faut que tu le joues comme on joue un grand texte. J’ai repris mon travail habituel : essayer de faire résonner certains mots, trouver le rythme d’une phrase, son souffle et donc, au loin, son émotion. J’ai essayé aussi avec les mots à ma disposition de tenter de faire entendre tous les autres mots, ceux qu’elles ne disent pas. En créant des silences, des suspens.

TLC : Manifestement ce travail fut accompli avec maîtrise, car nous oublions très vite qu’il s’agit d’un texte naturel. Au non-dit ainsi créé est renvoyé le hors scène. Le hors champ est présent sous forme d’un grand miroir se transformant parfois en écran de projection vidéo. Le dispositif est efficace autant lorsque l’écran géant ou le miroir semblent écraser votre personnage dans sa petitesse, que lorsqu’il l’isole par la projection d’espaces vastes et lointains dans une solitude sèche. Au début de la pièce, Monique interpelle le public puis le quatrième mur se réinstalle. Dans l’attente vaine de son fils, Monique fait des aller-retour entre cour et scène pour dresser la table d’un repas qu’elle ne partagera certainement avec personne. C’est admirable le travail que vous réalisez dans ce seul en scène au milieu d’une scène qui parait sans murs. Comment vous êtes-vous préparé à cela?
Léna Bréban : C’est toujours sous la direction de Jean Louis Benoit que ça s’est fait. Il m’indiquait et me demandait des actions non réalistes ou de jouer des grandes immobilités. Moi qui suis une personne nerveuse, agitée, ce travail sur la fixité fut un vrai défi, mais j’avoue que j’adore maintenant explorer cette simplicité de jeu. J’ai aussi pensé aux tableaux, à la peinture, au dessin. J’ai pensé aussi à la BD qui est un art que j’aime beaucoup et où les personnages sont pris dans des postures à des instants « t » et où l’action pourtant permet d’en dire plus que dans la réalité. Comme lorsque Monique pose une assiette. Ces actes de la garde-barrière sont autant d’appuis du jeu de l’acteur. Ces actes permettent au texte de sortir sans emphase, avec la pudeur nécessaire, et toutefois avec force. Concernant le décor, il me renvoie à la question du rêve. Lorsqu’un metteur en scène ou un auteur font naître chez moi un monde, ou des mondes, je ne suis pas dérangé par une pièce vide. Car il s’agit du croire, tout est dans la tête…

TLC: Effectivement, par votre travail sur ces actes, émergent au-delà du texte des choses avec force. Jean Louis Benoit propose de voir dans la parole de Monique ou de Myriam le reflet de ces choses. On l’aura compris, le propos est d’abord triste. Nous sommes témoins de ce que les petits maillons ouvriers de notre société, les sans dents sont aussi invisibles qu’indispensables. Cette pièce vertueuse les réhabilite. Ces deux femmes sont flanquées dans l’horloge, verrouillées au présent. Elles sont des poignantes victimes de la solitude et de la cruauté muette de notre société. Et pourtant, vous jouez toujours le sourire léger au visage. Que pensez-vous de ces deux femmes qui nous parlent simplement du politique?
Léna Bréban : J’ai grandi dans un milieu entouré de gens de tous les horizons. J’ai toujours admiré quelqu’un pour sa passion à faire quelque chose plus que pour son statut social. Les vies me fascinent. J’ai donc beaucoup d’admiration pour ces deux femmes. Serais je capable d’être garde-barrière, de vivre cette vie ? Je ne le pense pas. Il leur faut une force incroyable. Notre société nous projette à longueur de journée comme une référence l’image de la réussite, de l’argent et du rendement. Ceci ne provoque pas le rêve en moi. Je suis heureuse quand j’ai de l’argent, mais la vie de cette infirmière de nuit au bout du compte vaut des millions. Aussi, jouer ces deux femmes est un moyen pour moi de faire partager ma vision du monde.

 TLC: merci de nous avoir fait, avec vous, aimer ces femmes.

Texte et mise en scène Jean-Louis Benoit
Avec Léna Bréban
Décor : Jean Hass
Son : Stéphanie Gilbert
Lumière et vidéo : Pascal Sautelet
Assistant vidéo: Olivier Bemer
Costumes : Marie Sartoux
Comédiens qui ont figuré dans la vidéo du spectacle : Vladimir Ant, Ninon Brétécher, Dominique Compagnon, Véronique Dossetto, Perrine Forite, Laurent Montel, Karen Rencurel, Luc Tremblais et Aloys Garros.


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