Théâtre
Les Rustres de Goldoni au Vieux-Colombier, comédie réaliste

Les Rustres de Goldoni au Vieux-Colombier, comédie réaliste

30 novembre 2015 | PAR David Rofé-Sarfati

 « À la maison ! C’est moi qui commande » assène Lunardo, et  les femmes sont censées rester au foyer. Mais on comprendra vite que tout n’est pas si simple. La troupe de la Comédie-Française nous présente Les Rustres de Carlo Goldoni.

A Venise, Lunardo (Christian Hecq)  a une femme Margarita (Coraly Zahonero) et une fille (Rebecca Marder) d’un premier mariage. Lunardo régente et gouverne sa famille en interdisant tout  ce qu’il peut, entre autres les sorties au carnaval. Il le fait parce que Lunardo aime l’ordre.  Christian Hecq et Coraly Zahonero jouent ce couple hilarant entre disputes, querelles, indiscipline, malice et lutte de pouvoir. Les deux acteurs proposent une partition plus dense et plus épaisse que jamais. Hecq pousse une proposition d’un clown autoritaire pas si convaincu de son droit, aussi colérique que fragile, et sans illusion sur la façon dont le monde tourne, ou ne tourne pas rond. Son emploi habituel de bouffon est largement surpassé dans ce personnage plein d’esprit. Coraly Zahonero confirme sa capacité à nous faire rire. Elle lance dès la première scène les rires qui ne s’arrêteront pas. Elle joue une épouse rebelle mais pragmatique, une marâtre bienveillante mais agacée. Comme pour Christian Hecq, le texte lui permet de se déployer au delà de la seule proposition comique. Entre ces deux immenses acteurs, Rebecca Marder, la fille, tient le choc et remporte le challenge.

Le reste de la troupe est au rendez-vous de cette magnifique mise en scène, les parfaits Gérard Giroudon,  Laurent Natrella et  Christophe Montenez, Nicolas Lormeau dans une retenue de jeu magnifique,  Bruno Raffaelli surprenant dans l’emploi et aussi Céline Samie désopilante et Clotilde de Bayser très bien servie par le texte et qui est très belle dans son emploi de femme castratrice cependant que régentée par un mari qui ne parvient à la domestiquer. Chacun, et c’est le génie de Goldoni que  Jean-Louis Benoit a su lire, joue un personnage double, duel, non pas pluriel mais équivoque, aussi résistant à la difficulté de vivre que fragilisé par elle.

Cette pièce est aussi autre chose qu’une fantastique performance, qu’un vaudeville hilarant. Elle est une comédie réaliste. Il faut savoir amuser le public pour pouvoir l’instruire, explique Jean Louis Benoit, le metteur en scène, empruntant la phrase à Goldoni.

Nous sommes en 1760 à Venise. C’est le siècle des Lumières, on va bientôt couper la tête de Louis XVI. Goldoni nous présente un monde sans Dieu, où l’autorité des pères n’est plus de droit divin et où la soumission des femmes parait déjà caricaturale. Les Rustres est une pièce moderne et actuelle où le déclin du père de famille est questionné. Le désespoir de ces pères luttant à tenir ce qui déjà ne tient plus et à fomenter entre eux, entre rustres, s’entend dans leurs conciliabules. Mais la messe est dite, la modernité est en marche. Ils sont drôles et pathétiques, ces hommes refusant le changement en invoquant l’honneur. Le dialogue entre Hecq et Lormeau, quand on connaît ce qui circule de conjoint et de contraire entre ces deux acteurs est un bijou. La scène du banc entre les trois rustres est un régal d’autant qu’elle est l’allégorie consommée de ce qui fait débat sur ce qu’est un père. Perdus, aussi amoureux du patriarcat qu’encombrés par lui, ils acceptent jusqu’à la disqualification pour continuer à incarner le pouvoir : -Laissons-les penser que nous sommes des rustres, conseille Lunardo.  En miroir, un autre déclin, celui des mères. L’idée rhétorique de Goldoni fut de faire de Margarita une belle-mère, ouvrant ainsi plus grande la question de ce qu’est une mère. Dans une tirade cardinale, Margarita se plaint de toujours décevoir. Qu’elle décide d’aimer sa belle fille ou qu’elle refuse de le faire, son choix toujours mauvais donc impossible la piège. Dans cette scène, insight de la pièce, le génie de Coraly Zahonero rencontre le génie du texte. Le discret, presque imperceptible sanglot dans sa voix de combattante dit tout de ce qu’est une mère aujourd’hui, entre bienveillance et jalousie, entre oblativité et cruauté. On n’aurait pas pu mieux nous faire sentir cette relation tenant parfois du ravage entre les mères et leurs filles.

Margarita-Zahonero, femme moderne, ambiguë, attaque l’autorité tout en la garantissant. Mère moderne, elle transmet à sa fille cette ambigüité, comme une patate chaude. Elle a un tic de langage: figurez-vous, car elle nous invite sans cesse à nous figurer, à imaginer, à inventer, à rêver. Dans le même moment, Lunardo-Hecq s’accroche à la réalité qu’il subit autant qu’il doit la garantir, et son tic de langage absolument irrésistible est à lui seul, pour ce qu’il nous dévoile de la réalité dramatique, un mot d’esprit : –il faut dire les choses comme elles sont. Entre principe de réalité et rêves, on aura passé deux heures à rire.

Courez voir Les Rustres de Goldoni par Jean-Louis Benoit, ils vont gagner tous les Molières.

 

 

 

Crédit Photos ©Christophe Raynaud de Lage / Comédie-Francaise

Infos pratiques

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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