« Figaro divorce » au Théâtre du Nord : l’élégance de la nuance

6 mars 2016 Par Audrey Chaix | 1 commentaire

Au lendemain d’une révolution qui aurait pu être la Révolution Française si Ödön von Horváth n’avait situé l’intrigue de son Figaro Divorce dans les années 1930, quatre réfugiés sont capturés par la police aux frontières allemandes : le lecteur de Beaumarchais y retrouve le comte Almaviva et sa femme, accompagnés de leurs valets, Figaro et son épouse Suzanne. Si Le Mariage de Figaro symbolisait le Siècle des Lumières et l’imminence de la Révolution Française, prête à balayer les privilèges, Figaro Divorce brosse un portrait désenchanté de l’après-révolution, alors que les nobles sont dépossédés de leurs biens, mais que les valets ne sont pas mieux lotis, alors que Figaro s’enfonce dans une petite bourgeoisie que Suzanne désapprouve au point de quitter son époux …

Metteur en scène du Mariage à la Comédie-Française en 2007, Christophe Rauck reprend ici ses habitudes avec le personnage de Figaro pour sa toute première création au Théâtre du Nord, qu’il dirige depuis 2014. Tâche ardue, puisque ce Figaro Divorce est une pièce compliquée, aux personnages nombreux et aux scènes qui s’enchaînent avec rapidité, alors que l’on passe du salon de coiffure de Figaro au château des Almaviva, en faisant un détour par les pistes de ski où les Almaviva prennent leurs quartiers d’hiver, le cabaret où travaille Suzanne après son divorce, ou encore le poste des douaniers qui surveillent les frontières en jouant aux échecs et en discutant de la longueur des jambes de femmes aux mœurs légères …

Contourner cet écueil permet à Rauck de dynamiser une pièce qui aurait pu vite faire sentir au public une certaine lourdeur tant elle est bavarde : les bords de plateau, à découvert, permettent d’élargir le champ de jeu des comédiens, qui participent aux changements de décor à vue. Des écrans escamotés dans le plancher, des chaises et des tables amenés promptement aux repères qui les attendent sur le plateau, quelques guirlandes de lumière et des bougies … on passe très rapidement d’une ambiance à l’autre, d’autant plus que musique et vidéo sont parties prenantes du spectacle.

Car Christophe Rauck a fait le pari de mêler ces deux arts à sa pièce pour mieux la décrypter : la musique, incarnée par un piano et deux chanteurs lyriques, rappelle les origines des personnages – l’arrivée de Figaro sur scène est annoncée à deux reprises par un air des Noces de Figaro de Mozart. On saluera d’ailleurs les deux chanteurs, Nathalie Morazin (également pianiste et interprète de Fanchette) et Jean-François Lombard, un ténor contre-haute qui interprète, entre autres, Chérubin. Quant à la vidéo, elle permet de jouer sur les scènes de dialogues entre les personnages – l’un des protagonistes, en gros plan sur l’écran, est mis en avant par le truchement de la caméra, ce qui crée un autre niveau de jeu, et donc un autre niveau de lecture. Elle permet aussi l’utilisation de scènes hors champ, tirées d’images d’archives, et introduit une dimension de comédie ou d’émotion, sans toutefois trop appuyer l’une ou l’autre direction.

Mené par une troupe où chaque comédien est au diapason des autres, de John Arnold en Figaro désabusé, à Flore Lefebvre des Noëttes, impayable en sage-femme de (plus ou moins) bon conseil, ce Figaro Divorce est le résultat d’une belle mise en scène, qui ne sombre jamais dans la facilité tout en jouant de nuances et de non-dits savamment orchestrés. Sans chercher à en mettre plein la vue, mais toujours avec beaucoup d’élégance, Christophe Rauck met en lumière les parallèles avec notre époque, qui ne sont cependant pas trop appuyés, tout en gardant l’esprit de la pièce. D’après l’auteur, nous sommes en Allemagne, dans les années 1930. Chez Rauck, nous pourrions tout aussi bien être dans le même pays, quelques mois avant août 1914, ou bien dans les années 1970, à l’aube de la crise pétrolière, ou encore en mars 2016, en plein crise européenne … Sans prendre parti ni moraliser, Christophe Rauck se contente de proposer des clefs de lecture au spectateur, à qui est laissée l’entière liberté de s’approprier le propos. Ou tout simplement, d’apprécier deux heures trente d’excellent théâtre, que l’on ne voit pas passer. Une belle réussite.

Tournée 2015 / 2016 … 

Les 23 et 24 mars – Théâtre de Cornouaille à Quimper
Les 8 et 9 avril – Théâtre Louis Aragon à Tremblay-en-France
Du 14 au 24 avril (relâche le 18 avril) – Kléber Méleau à Renens-Malley (Suisse)
Les 27 et 28 avril – Forum Meyrin à Meyrin (Suisse)
Les 11 et 12 mai – Comédie de Caen
Les 17 et 18 mai – Maison de la Culture d’Amiens
Du 26 mai au 11 juin (relâches le 30 mai, et 6 juin) – Le Monfort à Paris

Photos : © Simon Gosselin


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