Pelléas en voix et en images

22 janvier 2018 Par
Gilles Charlassier
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L’Opéra national de Bordeaux ouvre l’année du centenaire de la mort de Debussy, par une nouvelle production de Pelléas et Mélisande à l’Auditorium, sous la baguette de son directeur artistique, Marc Minkowski. Avec une distribution réunissant trois des meilleures voix de la nouvelle génération française, chacune en prise de rôle, la première a fait converger vers la capitale girondine les mélomanes et une bonne part des décideurs du monde lyrique français.

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D’abord conçu comme une salle de concert, l’Auditorium, qui a enfin fourni à l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine un outil à sa mesure, accueille aussi des productions lyriques. L’espace est certes contraint, obligeant souvent à un compromis proche de la mise en espace. Le travail proposé par Philippe Béziat – que l’on connaît aussi par ses documentaires sur l’opéra, à l’exemple de Traviata et nous avec Natalie Dessay – et Florent Siaud avec le Pelléas et Mélisande de Debussy n’échappe guère à l’objection.

En faisant déambuler les personnages autour de l’orchestre sur le plateau, voilé parfois d’un tulle noir en guise de rideau, le spectacle imagine cependant une solution originale qui met en avant la poésie singulière de l’oeuvre, et ses sortilèges orchestraux. Les camaïeux noir et gris des vidéos élaborées par Thomas Israël, au diapason de la sobriété scénographique et rehaussés par les lumières de Nicolas Descôteaux, privilégient une conception souvent illustrative des atmosphères et des lieux du drame, des reflets de l’eau à la pénombre de la forêt, du soleil argentique à la O’Keeffe à une plage baignée par le couchant, que vient à peine altérer une foisonnement de lignes en mouvement presque abstraites suggérant la chevelure de Mélisande. L’oeil se laisse happer par ces projections qui ne peuvent étancher cependant les mystères symboliques de Maeterlinck.

Sans doute le proposition favorise-t-elle une sorte de décantation réaliste, narrative et linéaire, portée par la lecture de Marc Minkowski. Sans négliger les fascinantes alchimies de la partition, le chef français ne recule pas devant l’intensité expressive des sentiments, allant puiser dans les ressources de la phalange aquitaine. La retenue cède parfois dans certains climax dramatiques choisis, quitte alors à envelopper un peu trop les solistes.

Le plateau fait la moisson des meilleurs talents de la relève du chant français, avec trois prises de rôles. Dès son entrée en scène, Alexandre Duhamel impose une présence évidente en Golaud. Sans avoir besoin d’un timbre sombre, il souffle la jalousie du mari, son haleine sanguine et ses emportements contenus. A rebours des incarnations hiératiques et lointaines, il assume le parti d’une intimité tourmentée dans laquelle il plonge le spectateur. En Pelléas – confié ici à un ténor, alternative discutée mais qui retrouve récemment les faveurs des salles –, Stanislas de Barbeyrac démontre une même préférence pour la manifestation des affects, portée par une diction également impeccable qui ne refuse pas davantage la rondeur de la ligne vocale. Douée d’un babil riche et fruité, Chiara Skerath se révèle au diapason de ce refus de la transparence désincarnée, et fait palpiter les accès d’inquiétude de Mélisande, avec parfois une tendance à la minauderie.

Avec la Geneviève charnue de Sylvie Brunet-Grupposo, c’est à une fidèle que fait appel Marc Minkowski, quand Arkel revient à un interprète émérite du patriarche, dont l’intégrité du chant compense la grisaille envahissant le timbre. Même s’il n’apparaît que pour deux répliques, Jean-Vincent Blot se signale par une plénitude sans faiblesse. Quant à Maëlig Querré, membre de la Jeune Académie Vocale d’Aquitaine, on retiendra moins ses seize ans adolescents qu’un besoin de canaliser un penchant à surjouer l’enfance d’Yniold.

Pelléas et Mélisande, Debussy, mise en scène : Philippe Béziat et Florent Siaud, Opéra national de Bordeaux, Auditorium, Bordeaux, les 19 et 21 janvier 2018

©Julien Benhamou