[Interview] Omar Youssef Souleimane : « La guerre n’est pas toujours pénible »

14 mars 2016 Par Amelie Blaustein Niddam | 0 commentaires

Depuis le 13 novembre, la rédaction de Toute La Culture construit un dossier Résistance qui donne la parole à ceux qui créent au milieu du terrorisme. Aujourd’hui, le poète syrien Omar Youssef Souleimane, réfugié politique a accepté de nous parler des conditions de son départ et de son présent, très Parisien.

Comment avez-vous vécu, réfugié politique, le 7 janvier et le 13 novembre ?

Les slogans, les phrases qu’on a prononcés Place de la République, c’était exactement les mêmes phrases criées en Syrie contre le régime de Bachar el-Assad. Après Charlie 100 000 personnes  se sont rassemblées place de la République. Cela se passe de la même façon en Syrie après un attentat.

Pas totalement !

En France vous n’avez pas un régime fasciste, mais il y a des parallèles. Après Charlie Hebdo, ça m’intéressait beaucoup ce qu’il se passait, je suis un exilé, mais je me sentais citoyen de cette ville. Apres Charlie j’ai écrit beaucoup de papiers en arabe. J’adore manifester. En Syrie on manifeste chaque jour. C’était un moment de manifestation pour la liberté, comme en Syrie.

A partir de quand vous avez commencé à manifester et contre qui ?

J’ai manifesté à partir du 15 mars 2011, pour la liberté et la démocratie, on ne voulait pas renverser le régime. Il y avait des arrestations arbitraires. Nous voulions des libérations, Nous voulions changer la politique, l’économie et la 8e loi de « La Constitution ». Dans cette loi le parti Baas, le régime en place depuis 63 ans, contrôle toutes les villes. Mais l’objet de nos manifestations était surtout d’aller conter l’état d’urgence en place depuis 50 ans qui autorise arrestations et meurtres sans jugement.

Mais le régime de Bachar était en place avant 2011.Pourquoi n’avoir commencé que le 15 mars 2011 ?

Avant 2011, on se battait avec des petites choses. J’étais journaliste, j’écrivais sous pseudo, car c’est très dangereux d’écrire en mon nom. Le printemps arabe est un déclencheur en 2010, il y a eu un effet de vague. Tout a commencé en Tunisie, puis en Egypte, et en Syrie… Pour revenir à Paris, quand les attentats ont commencé, je participais à une émission sur France Inter, on a parlé de mille sujets, et bien sûr du terrorisme. Je parlais de mon enfance, j’ai vécu 3 ans et demi en Arabie Saoudite avec des partisans d’Oussama Ben Laden. Le 13 novembre, j’ai voulu aller sur place. Je ne suis pas fou mais je suis syrien, la guerre c’est « normal ». C’est l’habitude. J’y suis allé vers 22h mais je n’ai pas pu traverser pour aller au Bataclan. Quand ça saute chez moi, c’est la guerre, on veut savoir, on se rue sur le lieu de l’attaque.

La guerre rend cynique
C’est l’habitude.

Vous étiez journaliste au moment où vous avez quitté le pays en mars 2012. Pourquoi à ce moment-là ?

En avril 2011,  un mois après le début des manifestations, je suis rentré à Damas, j’habitais à Homs, et avant, dans mon village natal, au nord de Damas j’étais recherché par les services secrets. Je me suis caché à Damas, avec un autre visage et un autre nom. En arabe on dit « si tu es un bon voleur, dors à l’étoile du commerce », cela veut dire qu’il faut se cacher dans la gueule du loup, c’est là qu’ils ne cherchent pas. Mes amis qui sortaient de prison m’ont informé que mon nom circulait, que je devais partir au plus vite. J’ai attendu trois mois. On ne pouvait plus bouger en Syrie. Je me suis dit que j’allais partir quelques mois et ça fait quatre ans.

Comment avez-vous fui ?

C’était mon anniversaire. J’écrivais un livre comme un témoignage Oublier Damas. J’ai appelé un ami dans le sud de la Syrie, et deux jours après, il m’a fait passer en Jordanie. Mon idée était de passer par la Jordanie pour arriver à Paris. Je suis allé à l’ambassade, j’ai eu un rendez-vous facilement. Tout est allé très vite. Je suis arrivé avec juste mes vêtements sur mon dos. J’ai obtenu rapidement un laissez-passer. J’ai bénéficié d’une voiture diplomatique, j’ai été conduit jusqu’à l’aéroport. J’ai eu de la chance.

Cette histoire semble facile, comment expliquez-vous cela ? Est-ce parce-que vous êtes  parti tôt ?

Je ne sais pourquoi c’est passé avec moi. On m’a proposé la France, j’ai dis oui. J’ai juste raconté mon histoire.

Aujourd’hui, on se voit à Paris,  vous sortez d’une résidence à la Chartreuse, vous avez eu des interviews, sur France Inter, France Culture… Vous êtes poète, vos textes sont publiés. En très peu de temps, vous avez réussi à devenir quelqu’un en France

Ce n’est pas la Révolution qui nous fait, nous faisons la révolution. J’écrivais avant, j’avais déjà édité.

Vous écrivez beaucoup sur la guerre.

Oui c’est ma vie. Mais par exemple, à la Chartreuse, j’écrivais sur  l’Arabie Saoudite, pour laisser un témoignage.

Avant la Révolution vous écriviez sur quoi ?

J’écrivais en arabe, j’étais très jeune, j’écrivais sur l’amour, sur des choses personnelles, un accident qui m’a fait perde la vision d’un œil, sur la liberté, pendant la Révolution, je n’ai rien écrit. C’est impossible, tout le monde est rassemblé, comme à Paris dans la nuit du 13 au 14 novembre, personne ne sort, tout le monde s’appelle. Quand je suis sorti de Syrie, j’ai recommencé à écrire. La révolution rassemble les gens. La guerre n’est pas toujours pénible. Avant la guerre on ne pouvait pas se retrouver, l’Etat d’Urgence interdisait les groupes de plus de trois personnes. La chose positive est que l’on pouvait sortir. il se passait des rencontres entre tous les niveaux de la société, des médecins et des électriciens se parlent et se rencontrent. C’était une année qui restera ancrée dans ma mémoire.

Comment ça se passe pour vous en France ?

Je suis arrivé sans parler un mot de français, j’écris toujours en arabe. Mais  je me suis inscrit dans une école pour apprendre le français. Là je veux entrer à l’Inalco, mais c’est compliqué, pour le moment, je n’ai pas encore de  papier. Je me sens heureux à Paris en raison de la culture française (Voltaire, Eluard, Baudelaire « Les Fleurs du Mal »….). Je connaissais la France par sa langue. J’ai beaucoup d’amis écrivains en France. Mais du point de vue économique, c’est difficile.

Parlez-moi de votre prochain livre.

Oublier Damas vient d’être traduit en français et je cherche actuellement un éditeur. Ce livre raconte mon histoire.

Pourquoi étiez-vous en résidence à la Chartreuse ?

J’y étais pour écrire un livre : Le petit terroriste. Il raconte l’histoire d’un adolescent qui se convertit au salafisme en Arabie Saoudite, avant le 11 septembre, il y a beaucoup de jeunes qui suivaient Oussama Ben Laden, en raison du racisme c’était très dur, il a cherché dans l’islam une solution pour sa vie, c’est en découvrant qu’il n’y a pas de véritable islam qu’il il est devenu athée.

Un livre qui n’a aucun lien avec votre vie ! ( rires)

Exactement ( rires)

Que va-t-il se passer le 19 mars ?

Danielle Loisel a choisi sept poèmes, qui sont édités, en arabe et en français… Le 19 mars, le livre sera présenté à 19 heures à la Galerie du Génie de la Bastille, 126, rue de Charonne, dans le XIe. Le livre s’appelle L’enfant oublié, c’est à la fois un recueil de poèmes et un livre d’art.

Avez-vous encore de la famille en Syrie ?
Je suis parti seul. Oui, toute ma famille est en Syrie. Je ne peux pas les appeler car les lignes sont surveillées. Mes parents sont divorcés, ils ne veulent pas partir. Ma mère habite à Homs et mon père vit avec un de mes frères vers Damas. Je suis presque répudié car je suis athée.

Visuel : ©Isabelle Lagny


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