Joann Sfar « Tu n’as rien à craindre de moi », une BD rohmérienne

10 mai 2016 Par Hassina Mechaï | 0 commentaires

Seabearstein est peintre et aime « MireilleDarc » (à dire d’une traite) ; ou du moins, il aime une étudiante en thèse d’épigraphie chinoise qui ressemble à l’actrice fétiche de Georges Lautner ou encore d’Edouard Molinaro mais en ignore tout. Chez la « MireilleDarc » de Joann Sfar, se retrouvent le même casque blond, la même silhouette longiligne et surtout se devine la même candeur fine.

Seabearstein est une peintre pour qui rien ne semble simple. Tout pour lui se fait question, interrogation, le couple, l’amour, le sexe, l’identité, le temps qui passe et surtout sa compagne MireilleDarc. Seabearstein ballade, avec ses questionnements, un regard ombré d’inquiétude, un corps lourd comme ramassé sur lui, et une mine et des vêtements chiffonnés. MireilleDarc, légère dans ses réponses mais profonde dans ses affirmations, comme par contraste tranché, pose sur la vie un bleu regard, ouvert et optimiste.

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Dès la couverture de cet album, qui figure la souriante MireilleDarc au premier plan et l’inquiet Seabearstein légèrement en retrait, comme une réminiscence d’ailleurs. Celle de la superbe toile de Klimt, Adam et Eve. Dans l’œuvre du peintre viennois, la blonde Eve, regard ouvert et amusée, le brun Adam, regard fermé et visage inquiet, figurent le couple éternel, dans son incommunicabilité constante. Joann Sfar rend ainsi pleinement cette incompréhension de tout temps dans sa BD.

Pourtant Seabearstein bavarde tout au long, soliloque, dialogue aussi, peint parfois, fait l’amour souvent, vit et regarde exister MireilleDarc. Celle-ci, à certains égards, ressemble presque dans son attitude, au célèbre Chat du Rabbin, autre personnage philosophe de Joann Sfar. Comme chez le chat spinoziste, même solide bon sens, même légère ironie, même distance tendre. Etonnamment, chez Joann Sfar, « souvent femme varie » aussi, mais physiquement. En fonction des planches en effet, MireilleDarc y apparaît changeante, légèrement, comme si le dessin mouvant du personnage devait traduire aussi les mouvements de l’âme.

D’autres personnages habitent aussi les bulles et phylactères de l’œuvre : d’abord il y a Protéine, « la seule amie » de MireilleDarc, trentenaire parisienne, sépharade, rousse, bavarde et parfois cynique. Etonnante Protéine qui semble parfois regretter l’époque de sa grand-mère, celle où les femmes ne se posaient pas mille questions sur le couple, la maternité, puisque toutes les réponses leur étaient fournies automatiquement avec le package de la condition féminine. Il y a aussi Nosolo, surnommé ainsi car il ne supporte pas la solitude, enfermé dans le paradoxe de ne pouvoir être ni fidèle ni célibataire. Il y a aussi la vieille dame juive russe, qui refuse de grandir, et non de vieillir, éternel enfant qui attend le retour de ses parents d’Auschwitz. Enfin, Joann Sfar s’offre une guest-star de prestige: La vraie Mireille Darc elle-même, qui fait une courte apparition d’encre de chine et de papier lustré. Mireille Darc, sauterelle et figure tutélaire bienveillante, va conseiller Seabearstein, le temps de quelques vignettes, sur sa relation avec l’autre Mireille, le rappelle à l’éternelle loi qui veut qu’en amour rien n’est jamais certain.

L’introspection tient une grande place dans « Tu n’as rien à craindre de moi », mais aussi l’identité, comme souvent chez Joann Sfar. Seabearstein est Juif à la façon de Romain Gary qu’il adule. Comme l’écrivain, il aime les cornichons à la russe, la musique à la tzigane, l’ironie douce et porte sur le monde un regard empreint d’humanité et de pessimisme. Et en tendant bien l’oreille, peut-être entendra-t-on dans le nom du héros de Joann Sfar, comme un écho, le souffle de la seconde épouse de Romain Gary ? Seabearstein…Seaberg (Jean).

Autre thème abordé par cette BD, décidément dense en lectures diverses, celui du lien entre le peintre et son modèle. Car Seabearstein peint tout au long MireilleDarc, ou plutôt son intimité qu’elle appelle joliment « ma velléité ». Joann Sfar donne ainsi sa version personnelle de la célèbre toile de Courbet « l’origine du monde », montrant le corps dans sa belle et simple nudité.

« Tu n’as rien à craindre de moi », comme toutes les histoires d’amour, finit mal. Ou bien, c’est selon. Selon ce qu’en décidera Seabearstein, qui confronté à la rupture, choisit alors de se réfugier dans son art. Et bien sûr selon le point de vue choisi par le lecteur. C’est aussi là la force de cette œuvre, Joann Sfar n’imposant jamais rien et permettant tout.

Tu n’as rien à craindre de moi, Editions Rue de Sèvres

Visuel  : couverture


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