[EXPO] « Anatomie d’une collection » au Palais Galliera: ces vêtements qui disent tout

12 mai 2016 Par Araso | 0 commentaires

La nouvelle exposition du Palais Galliera sera humaine ou ne sera pas: tel est le pari d’Olivier Saillard, directeur du Musée de la Mode et commissaire de l’exposition. Une narration touchante de pièces éclectiques qui racontent l’histoire de ceux qui les ont portés, de la comtesse à l’ouvrier. 

Note de la rédaction :

Les premiers pas dans le saints des saints derrière le titre chirurgical en lettres blanches se font dans une austérité quasi-monacale. Voilà une exposition de mode anti-fashion. Pas de scénographie tapageuse, d’entrée en matière racoleuse: ici on parle avant tout de vêtements, au sens scientifique du terme. On voit des pièces d’archive et on lit de sobres cartels de bois clair agrémentés seulement de la photographie de celui ou celle dont il est question. Et c’est tout. Les informations sont claires, la plume est belle qui raconte des histoires dans la plus stricte intimité, comme des secrets. Devant ces corsets et ces vestons napoléoniens, ceux qui écument les expos de mode seront tentés de la classer sans autre forme de procès dans la case du déjà-vu. Après avoir lâché au passage un soupir blasé – « encore une de ces expos où l’on recycle de vieux classiques », ils changeront bien vite d’avis.

Tandis que s’ouvre le festival de Cannes et sa déferlante de diamants sur tapis rouge, « Anatomie d’une collection » raconte l’histoire d’enfants, de femmes et d’hommes qui ont tous d’une façon ou d’une autre laissé une empreinte sur leur temps et raconté leur époque. « Je vous parle d’un temps… » où l’on connaissait les clientes de la haute couture, elles s’appelaient Sarah Bernhardt, Anna Gould, Daisy Fellowes. Elles incarnaient le tempérament, l’élégance, ce « goût du luxe » qui se concevait en toute intimité, se partageait, inspirait, faisait vibrer. Une section entière de l’exposition leur est dédiée. En face, sur le mur de la grande salle, des tableaux renferment des tenues d’ouvriers, des blouses, des tabliers, punaisés au murs comme sur la croix. Ils expliquent ce que la façon dont ce pantalon de travail est rapiécé raconte comment un adolescent ou un homme l’a porté en 1930. Le tablier de la femme de chambre de 1890 – 1900 répond aux chapeaux d’Audrey Hepburn signés Givenchy tandis que les blouses qui mettent en valeur le travail des repasseuses dialoguent avec le costume troublant, à l’entrée, de l’enfant destiné à devenir Louis XVII, déchu, abandonné et emmuré dans la prison du Temple. La forçat au même rang que la duchesse, soumis au même regard méthodique.

Deux salles émeuvent particulièrement: la première est consacrée aux artistes. On y voit, dans un écrin discret, le corsage d’Isadora Duncan que côtoie une somptueuse tenue bleu nuit portée sur scène par Mistinguett. Doucet dessine pour Marthe Davelli un incroyable manteau d’hermine tandis que trône non loin de là le collet de Sarah Bernhardt. L’autre salle qui émeut est consacrée, dans le couloir final, au rapport entre les muses et leurs couturiers. Françoise Lacroix, épouse de Christian, y raconte une soirée d’été: « il s’agissait d’un diner à table: la robe s’est mise en corolle autour de moi quand je me suis assise. Je me souviens d’un sentiment parfait (…) Il s’agissait d’une robe couture Christian Lacroix, mon mari, réalisée par Madame Janine, première d’atelier ». Tilda Swinton y explique le concept du pyjama sur tapis rouge qu’elle a élaboré avec son complice Haider Hackermann pour Cannes 2013 quand Anne-Valérie Hash élabore une collection à partir de pièces sensées représenter la personnalité de ceux qui les ont portées, comme cette combinaison à partir de la marinière donnée par Jean-Paul Gaultier.

On l’a presque oublié mais la mode c’est surtout ça: une histoire de gens. Elle raconte la vie, la mort, la béatitude et la souffrance, elle est témoin par ses manifestations esthétiques et fonctionnelles d’une époque, d’une évolution, d’une histoire. Ce sont ces carnets précieux des premières d’atelier de Dior, ces robes portées par Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, des anonymes. Cette mode-là a un sens, elle s’inscrit profondément dans une réalité et elle est touchante. Cette mode-là instruit, nourrit, donne des perspectives autres que la frustration des images. Une fois de plus Olivier Saillard, assisté d’une équipe pointue, prouve qu’il est un grand historien, qui connaît parfaitement la mode et ses ramifications sociétales. Jouissant d’une confiance et d’une reconnaissance absolue parmi ses pairs, il a accès aux collections les plus privées, aux antipodes du bling et de la course à la gloire. La mode comme on l’aime, en somme.

Visuels © Eric Poitevin / ADAGP 2016


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