Tyrus Wong qui dessina le célèbre Bambi est mort cette semaine à l’âge de 106 ans.

3 janvier 2017 Par
David Rofé-Sarfati
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Lorsque les studios Walt Disney sortent « Bambi » en 1942, les critiques unanimes applaudissent l’univers visuel aussi beau que novateur. Le personnage-titre du film est un faon maladroit qui va apprendre la vie auprès de sa mère et de deux compagnons de jeu, un lapin appelé Panpan et une moufette nommée Fleur. Il devra affronter la mort de sa mère ce qui finit de faire de ce conte pour enfants une fiction merveilleuse et conjuratoire.

tyrus_wongL’histoire de l’œuvre est extraordinaire. Le faon Bambi avait été créé dans les années 1920 par le romancier hongrois Felix Salten. Felix Salten de son vrai nom Siegmund Salzmann est un admirateur de Theodor Herzl et un ami de Sigmund Freud. Il fréquente à Vienne Arthur Schnitzler, Hugo von Hofmannsthal, Richard Beer-Hofmann, Hermann Bahr ou encore de Karl Kraus. Bambi, l’histoire d’une vie dans les bois est une œuvre interdite en Allemagne nazie en 1936 car considérée comme une allégorie politique sur le traitement des Juifs en Europe. De nombreux exemplaires sont brûlés. En 1938, l’Autriche est annexée à l’Allemagne et Salten s’exile à Zurich ; il fait la connaissance de Thomas Mann, grand admirateur de son œuvre. C’est Thomas Mann, prix Nobel de littérature, qui offre le roman à Walt Disney. Un artiste peintre américain d’origine chinoise, Tyrus Wong, né à Canton en 1910 et qui avait émigré aux États-Unis quand il était enfant est recruté par les studios Disney, il donnera vie avec un immense talent à Bambi et aux paysages du film, paysages inspirés de la dynastie Song.
Tyrus Wong qui dessina le célèbre Bambi est mort cette semaine à l’âge de 106 ans.
Il n’avait travaillé que trois ans, de 1938 à 1941, pour les studios Disney, mais Tyrus Wong demeure une référence et son travail continue d’influencer encore aujourd’hui les films Walt Disney. En 2011, « Bambi » fut intégré au fonds de la prestigieuse bibliothèque américaine du Congrès, au titre de « trésors culturels, artistiques et historiques » du patrimoine des États-Unis.
Comme le personnage du titre du film, l’artiste Tyrus Wong, a résisté à la séparation irrévocable de sa mère dans l’espoir de faire une vie en Amérique. Dans les années qui ont suivi, il a enduré comme Salten avant lui la pauvreté et la discrimination. S’il fut l’un des plus célèbres artistes sino-américains du XXe siècle il connu la marginalisation à laquelle les Américains d’origine asiatique ont été longtemps sujet et a passé une grande partie de sa carrière inconnu du grand public. Formé comme peintre, M. Wong fut une figure de premier plan dans le mouvement moderniste qui a fleuri en Californie entre la première et la Deuxième Guerre mondiales. Et dès 32, son travail a été inclu dans des expositions de groupe à l’Art Institute de Chicago à l’instar de Picasso, Matisse et Paul Klee.
Des dizaines de films sur lesquels il a travaillé, c’est pour « Bambi » que M. Wong fut tardivement reconnu alors que son nom apparaît au générique très loin dans les crédits et comme simple dessinateur des décors. Les indignités qu’il supportait ne se limitaient pas aux studios. Il fut par exemple difficile aux époux Wong de s’acheter une maison et après l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en décembre 1941, M. Wong, comme beaucoup de Sino-américains ont connu la peur d’être agressés en pleine rue.
En 2003, une rétrospective de son travail inaugura le Chinese American Museum de Los Angeles. En 2015, la rétrospective de Disney, « L’eau au papier, la peinture au ciel », fut accueilli au Musée chinois en Amérique, dans le Bas-Manhattan.
La mort de M. Wong, chez lui à Sunland, a été confirmée par la réalisatrice Mme Tom. Il laisse derrière lui trois filles, Kay Fong, Tai-Ling Wong et Kim Wong; et deux petits-enfants.
En psychologie le film Bambi fut à l’origine de deux notions : L’effet Bambi qui décrit la minimisation de la mort d’un animal esthétiquement moins agréable à la vue par rapport à un autre plus agréable, et surtout le syndrome Bambi. Ce syndrome est une compassion et un attendrissement exagérés pour le sort des animaux. Ainsi, Tyrus Wong a certainement malgré lui et par la force de la beauté de ses dessins et faisant retour à rebours de l’origine viennoise de Bambi contribué à cet anthropomorphisme romantique des animaux aujourd’hui si actif dans le mouvement de l’antispécisme et du végétarisme, mouvement nihiliste qui oublie ce que le freudisme nous a laissé à comprendre, en particulier l’après coup et la pulsion de mort. Un mouvement qui oublie autant la vie de Salten que celle de Wong impactées toutes les deux par les aprioris raciaux et qui aveuglé voudrait taire que les hommes et les animaux sont très différents au moins au titre que seuls les premiers jouissent du mal qu’ils font.

Visuel : DR