Miguel Abensour, Hommage à un émancipateur

23 avril 2017 Par
La Rédaction
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Par Antoine Chollet.

Miguel Abensour est mort ce 22 avril. Ce nom est sans doute inconnu de la plupart des gens, et pourtant, il fut l’un des principaux penseurs politiques français des quarante dernières années. Discret, rétif aux honneurs, peu soucieux d’une quelconque exposition médiatique, Miguel Abensour a construit une pensée profondément originale qui commence heureusement à sortir de la confidentialité dans laquelle elle a longtemps été maintenue.

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Avec Miguel Abensour disparaît un infatigable passeur, lui qui publia de très nombreuses traductions dans sa fameuse collection «Critique de la politique» des éditions Payot. Il a grâce à elle introduit quantité de textes de la Théorie critique en France, de Max Horkheimer à Jürgen Habermas, en passant par Theodor Adorno et Franz Neumann. Il y a également publié les travaux de jeunes chercheurs qui se plaçaient dans son sillage, je pense en particulier à Martin Breaugh (L’expérience plébéienne), Blaise Bachofen (sur Rousseau), Géraldine Mulhmann (Du journalisme en démocratie) ou Nicolas Poirier (sur Castoriadis).
Mais c’est aussi un très grand penseur qui nous a quittés, nous laissant orphelins d’une pensée qui refusait toute assignation à résidence politique ou théorique. Il a d’abord été celui qui a complètement renouvelé notre regard sur l’utopie, dès les années 1970, dans une série de textes essentiels, récemment réédités par Sens & Tonka dans la série des Utopiques (quatre volumes publiés). Miguel Abensour y montrait que les grands textes utopiques – parmi lesquels ses prédilections le portaient vers Thomas More, Pierre Leroux et William Morris – ne sont pas la préfiguration d’une société parfaite ni le désir d’un monde sans conflit, mais des météores textuels destinés à interroger le présent en le confrontant à une altérité aussi radicale que possible. C’est pour cette raison que l’utopie est foncièrement émancipatrice, et que, bien loin de préparer l’avènement d’une société totalitaire comme on l’a longtemps prétendu, elle en constitue au contraire la meilleure conjuration.
Abensour a aussi renouvelé notre lecture de plusieurs auteurs, à commencer par Marx, auquel il a consacré un livre important, La démocratie contre l’État. Il s’attache à y montrer que dans les textes de jeunesse de Marx se trouve une pensée de la démocratie qui le place très loin du réductionnisme économiciste auquel certains de ses lecteurs les plus autorisés l’ont confiné. On lui doit également des études décisives sur Saint-Just, l’apôtre honni de la Terreur révolutionnaire dont il cherche à réhabiliter la radicalité, sur Pierre Clastres, l’anthropologue des «sociétés contre l’État», sur Emmanuel Levinas, dont il veut faire un utopiste presque anarchisant, et sur Hannah Arendt, dont il a mis en lumière la critique de la philosophie politique. Ses lectures exigeantes, fouillées, décortiquant les textes, révélant leur potentiel politique et théorique sans se contenter d’en donner le supposé «vrai» sens, constituent un véritable modèle d’interprétation.
Depuis une quinzaine d’année, Miguel Abensour s’était aussi attaché à reconsidérer à nouveaux frais le problème de la démocratie, dans le prolongement de son étude sur Marx. Il souhaitait penser une démocratie «insurgeante», plus proche de la révolution que d’un régime réglé par des lois et des institutions. Ces études nous rappellent la vanité qui consiste à vouloir limiter l’étendue de la démocratie, à l’enserrer entre des bornes prédéterminées. Pour Abensour, à rebours de presque toute la philosophie politique occidentale, la pensée politique ne doit pas viser l’avènement de l’ordre, mais doit être une activité qui permet de maintenir suffisamment de désordre pour que la liberté ne disparaisse point. Position évidemment scandaleuse puisqu’elle conteste à quiconque le droit de gouverner l’esprit tranquille.
Avec la disparition de Miguel Abensour, nous perdons donc à la fois un penseur et un passeur. Nous perdons aussi un écrivain qui avait le don de défaire nos habitudes de pensée, de renverser nos perspectives et de nous faire considérer sous une lumière toute différente ce que pourtant nous croyions bien connaître. Ce n’était nullement par esprit de contradiction qu’il se livrait à ces décalages, contrairement à tant d’autres qui en font leur fond de commerce, car ses relectures étaient animées par un constant principe politique: l’émancipation individuelle et collective de l’humanité. Jusque dans ses pratiques de lecture parfois déroutantes, Miguel Abensour aura été un émancipateur. Nous lui devons cela, et c’est beaucoup, c’est peut-être même le plus que l’on puisse attendre d’un penseur.

Antoine Chollet
Centre Walras-Pareto, Université de Lausanne

Pour entendre les entretiens de Micguel Abensour sur France Culture l’an dernier, c’est ici.

Et voici quelques livres indispensables d’Abensour :
L’Utopie de Thomas More à Walter Benjamin, Paris, Sens & Tonka, 2000.
Le Procès des maîtres rêveurs, Arles, Sulliver, 2000.
La Démocratie contre l’État : Marx et le moment machiavélien, Paris, Le Félin, 2004.
Pour une philosophie politique critique, Paris, Sens & Tonka, 2009.
Le Procès des maîtres rêveurs, Utopiques I, Arles, Les Editions de La Nuit, 2011.
La Communauté politique des « tous uns » : Entretien avec Michel Enaudeau, Les Belles Lettres, 2014, 400 p.

visuel : capture d’écran YouTube.


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