Théâtre

« Une Sorte d’Alaska » d’Harold Pinter au Théâtre Les Déchargeurs : une mise en scène flottant sur des eaux kafkaïennes

« Une Sorte d’Alaska » d’Harold Pinter au Théâtre Les Déchargeurs : une mise en scène flottant sur des eaux kafkaïennes

12 septembre 2013 | PAR Camille Hispard

Déborah s’est endormie soudainement, déconnectant son corps et son esprit des réalités terriennes en crispant son enveloppe humanoïde pour un coma de seize ans et se réveille dans un monde qui ne lui appartient plus. Une pièce absolument brillante servie par la mise en scène oppressante et hypnotique d’Ulysse Di Gregorio.

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[rating=4] Un lit aux allures grinçantes et aux draps blancs onctueusement froissés : le décor est planté. Le silence, froid, dérangeant, s’introduit entre les rangs de la salle du théâtre Les Déchargeurs. Une nymphe désarticulée gît dans ce lit immaculé. Un homme à la mine sombre et perturbante guette cette silhouette, le corps ancré dans sa chaise comme on s’accroche à une idée fixe.

Puis, un sursaut, un souffle haletant : le corps se meut, brutalement. Déborah se réveille après seize années de coma. « Vous avez beaucoup dormi » : c’est ce que lui dit son médecin, le Dr Hornby. Cette jeune fille qui est tombée dans une léthargie profonde à quatorze ans se confronte dans une violence sourde à une réalité qui la dépasse. Armée de sa fougue adolescente mise en sourdine si longtemps, elle se retrouve dans un corps dépossédé, celui d’une femme d’âge mur. Une bulle temporelle s’est construite entre elle et les autres et Déborah préfère se croire morte ou secourue par un prince charmant après un long sommeil romantique, que de s’avouer étrangère à elle-même.

Cette bouleversante pièce d’Harold Pinter nous interroge sur l’acceptation d’une réalité indicible et d’une temporalité déglinguée qui fige les rêves, les projets et surtout l’identité de cette âme vagabonde.

Hystérique et versatile, en permanence sur le fil de la folie, la comédienne Dorothée Deblaton erre à travers une atmosphère pesante, suffoquant dans ce huis clos à la scénographie rugueuse.2

Déborah se prend de plein fouet cette vérité insupportable qu’elle voudra à tout prix nier tout au long de la pièce. Seize ans, coincée dans un monde de murs rétrécis où l’on se tape la tête sur les coins de notre inconscient. La dégradation de sa famille, le sacrifice de sa sœur vivant dans l’attente de son réveil et les années imprimées sur ces visages devenus inconnus : toutes ces données résonnent peu à peu dans son esprit égaré.

Et puis, ce véritable zombie sensuel se sent peu à peu replonger inévitablement dans ces abysses infernaux, comme un couperet inévitable qui l’empêche de vivre parmi les siens.

Le jeu déphasé, planant et ralenti des personnages instaure une ambiance écrasante, hors du temps, qui place le spectateur dans un malaise savoureux. Malgré quelques excès d’intentions psychotiques trop appuyés, Dorothée Deblaton joue ici une très belle partition, passionnée et déstabilisante avec une belle touche de grâce.

Une pièce aussi captivante que dérangeante, sans fioritures ni détournements.

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Une Sorte d’Alaska, d’Harold Pinter, mis en scène par Ulysse Di Gregorio, avec Dorothée Deblaton, Grégoire Pallardy et Marinelly Valson. Tous les lundis à 21h30 au Théâtre Les Déchargeurs. 

Visuel (c) : Théâtre Les Déchargeurs.

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Camille Hispard

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