Théâtre

Un « Tartuffe » extravagant mais monocorde

Un « Tartuffe » extravagant mais monocorde

06 octobre 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Tout le milieu des amateurs de théâtre a été piqué de cette nouvelle: Michel Fau conviait Michel Bouquet sur la scène du Théâtre de la Porte Saint Martin, en cette rentrée, pour monter un Tartuffe haut en couleurs, avec une distribution digne d’une superproduction hollywoodienne. Le résultat? Un spectacle extravagant, qui flatte l’œil, mais surjoué par des comédiens qui ont le plus grand mal à s’accorder, et qui ne varient jamais de registre, ou peu s’en faut. Plaisant, oui, mais pas grand, et certainement pas à recommander à quiconque est à cheval sur la technique, ou à la recherche de nuances dans le jeu. Beaucoup de bruit… pour pas grand chose?

[rating=3]

Le Tartuffe, quelle belle pièce! Truculente, mais fine, avec des personnages faussement archétypaux, une intrigue bien campée, une critique acerbe de maints travers humains encore souvent observés de nos jours, de brillants traits d’humour, et une versification si fluide et si élégante. Peut-être la meilleure de Molière? En tous cas, quand, à l’affiche, voisinent Michel Bouquet, Michel Fau, Juliette Carré et Nicole Calfan, qu’en plus les costumes sont de Christian Lacroix, on a envie de ne pas bouder son plaisir, et vite, on prend sa place.

Dans l’écrin cossu du Théâtre de la Porte Saint Martin, le rideau se lève sur un décor flamboyant et bizarrement distordu, qui amène une très intéressante perspective. Les comédiens sont en place pour la première scène du premier acte, et l’on peut ainsi apprécier leurs costumes, qui brillent de mille feux sous la lumière: éclats d’ors et de sequins, broderies et perruques, tissus moirés ou chatoyants, on doit reconnaître que l’effet est impressionnant. Enfin, Madame Pernelle ouvre les hostilités… et la désillusion commence.

Christine Murillo, qui joue Dorine, s’en sort brillamment, et fait exactement le travail que l’on attend d’une comédienne. Elle a le sens du rythme, celui de ses répliques comme celui des scènes auxquelles elle participe; elle joue avec justesse, en tous cas en apportant des nuances, et en essayant d’explorer plusieurs registres de jeu; elle n’appuie pas exagérément les diérèses, elle ne fait pas des pauses de 2 secondes tous les douze pieds, elle ne remplace pas les césures par d’énormes temps morts. Peut-être pourrait-on lui reprocher une prosodie trop répétitive. Qu’importe! Grâces lui soient rendues, car le reste des comédiens collectionnent tous au moins plusieurs de ces défauts.

Ce qui est le plus visible, au premier abord, c’est que tous surjouent, dans un registre exagéré et ampliatif, qui peut certes convenir à certaines scènes un peu bouffonnes, mais qui est assommant quand on n’en varie pas, à part Michel Bouquet qui, lui, est dans une extrême retenue, elle aussi constante. Puis l’on se rend compte, assez vite, que chaque comédien donne l’impression d’avoir été laissé à sa propre interprétation de la forme que son exagération devait prendre: qui tente une interprétation baroque, en prenant des poses et en roulant les « r »; qui marque lourdement l’alexandrin alors que son voisin les débite sans respirer; certains poussent la caricature jusqu’au bouffon absolu (on ne sait si on doit rire ou pleurer du Damis qui nous est offert), d’autres semblent se prendre au sérieux… Dans la façon d’interpréter, on a donc de tout, en une joyeuse cacophonie.

Michel Bouquet fait ce qu’il peut. Nicole Calfan, en Elmire, est rigide et altière dans la scène 3 de l’acte III, comme impassible à ce qui se joue, alors qu’elle rejoint le concert des interprétations outrées dans la scène 5 de l’acte IV où elle pousse des gloussements orgasmiques. Michel Fau, oubliant de jouer Tartuffe, joue la Diva, avec un talent consommé pour l’extravagance, qu’il double, tout de même, d’une fébrilité inquiète, oubliant que ce qui fait le génie du Récital emphatique ne convient pas forcément à la totalité du rôle qu’il endosse ici, dont il gomme toute nuance et qu’il transforme en bouffon vibrionnant.

Est-ce à dire que c’est un naufrage? Non, car le génie de Molière est tel qu’il survit à cet étrillage, et le texte s’entend suffisamment pour qu’on le goûte bien. Et, pour rendre à César ce qui lui appartient, la mise en scène est plutôt réussie: au milieu du décor mi-psychédélique mi-rococo, plein de bonnes idées, comme cette entrée de Valère monté sur un improbable cheval sorti tout droit des sculptures des bassins de Vaux-le-Vicomte. Parfois, c’est tout de même un peu trop, mais c’est là le risque de beaucoup oser, et l’on se doit d’être indulgent, même si le tableau final, avec son crucifix qui explose en flammes, est d’un goût vraiment discutable.

Au bilan, un divertissement visuel, mais on ne peut pas le recommander à l’amateur de théâtre exigeant, qui n’y trouvera pas son compte.

Ce Tartuffe se joue, donc, au Théâtre de la Porte Saint-Martin, et ce jusqu’au 19 novembre.

Le Tartuffe
Comédie de Molière
Mise en scène Michel Fau
Avec Michel Bouquet, Michel Fau, Nicole Calfan, Juliette Carré, Christine Murillo, Justine Bachelet, Georges Bécot, Bruno Blairet, Dimitri Viau, Aurélien Gabrielli, Alexandre Ruby
Costumes Christian Lacroix. Assistant mise en scène Damien Lefèvre.
Décors Emmanuel Charles. Lumières Joël Fabing. Maquillage / coiffures Pascale Fau
Visuels: (c) M. Hartmann

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