Théâtre

Un « Ödipus der Tyrann » visuel, chrétien et romantique par Romeo Castellucci au Théâtre de la Ville

Un « Ödipus der Tyrann » visuel, chrétien et romantique par Romeo Castellucci au Théâtre de la Ville

22 novembre 2015 | PAR Yaël Hirsch

Romeo Castellucci est le metteur en scène de cet automne 2015 à Paris. Alors qu’on sort tout juste de sa vision de Moses und Aaron de Schönberg à l’Opéra Bastille (voir notre article), le festival d’Automne en dresse un portrait en 3 tragédies grecques. Premier acte : Un Oedipe d’après Sophocle, mais dans l’allemand du poète symboliste Hölderlin (et en VO) avec les acteurs de la Schaubühne berlinoise au Théâtre de la Ville du 20 au 24 novembre. Une plongée dans un imagerie catholique classique dans une lutte originelle avec un paganisme que la dernière scène mystérieuse parvient à rendre originale…

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Le rideau s’ouvre, mais derrière, c’est le noir. Plus exactement, des grands mouvements de décors et de sœurs portant des voiles et des habits noirs dans l’obscurité. On a signé pour la tragédie grecque qui est supposée structurer nos inconscients à tous et l’on se retrouve – en silence- dans l’enfermement vaguement menaçant du Dialogue des Carmélites. Les sœurs circulent affolées, l’une d’entre elle pleure au réfectoire, tandis que l’autre élève leur âme avec du chant a cappella. L’obscurité de ces magnifiques tableaux qui semblent plus proche d’un Georges De La Tour au classicisme français que d’une maniériste italien dure vraiment 30 minutes sans prise de parole.

C’est comme l’envers de ce décor, dans un blanc éclatant dans un espace étincelant de blancheur et structuré comme un temple plus égyptien que grec que Œdipe, sein et mains gantés d’or sous sa tunique immaculée, prend la parole. Car Œdipe, comme Créon, est interprété par une comédienne. Le cadre est donc celui, païen, du veau d’or, et pourtant Jocaste a tous les atouts de Marie dans les tableaux du Cinquecento et les rameaux sont aussi présents sur scène que les clés de Saint-Pierre. Mais Œdipe est une femme. Il/elle est tyran, il/elle a pris le pouvoir à Thèbes,un peu malgré lui/elle semble-t-il dans les mots pythiques de Hölderlin « On doit bien régner ». Annoncé dans un bêlement enfin impur et vivant, c’est Tiresias, satyre si proche de l’animal cher à Castellucci qui met la puce à l’oreille du malheureux Oedipe dans un grand fracas de tonnerre divin.

A ce moment-là tout le plateau se met à bouger et c’est comme si la pièce commençait enfin après une première partie noire puis blanche complètement hiératique, où l’humain était absent. Là, le vice, le mal; l’au-delà de la loi et peut-être l’au-delà du christianisme entre en scène et la tension de la Tragédie se noue enfin. Dans le programme Castellucci explique « Je pensais Œdipe comme une sorte de virus qui entre dans la communauté dans un contexte culturel très codé qui est celui de la religion catholique. Il contamine le système symbolique chrétien, la rencontre est impossible« . Et c’est dans la représentation de cette impossibilité – réelle ou fantasmée – de rencontre culturelle que Castellucci est intéressant. C’est là qu’il sort d’une vision dix-neuvièmeme, chrétienne, romantique et probablement allemande avec Hölderlin (et avant lui Hegel et après lui Heidegger) de l’héritage de la Tragédie Grecque. Alors que la révélation se fait en deux temps, qu’un peu de chant grégorien reste et s’écaille comme un vernis, la suite est (enfin!) d’une violence inouïe avec une projection majestueuse dans tout ce blanc d’une sorte de documentaire sur un gaz qui brûle les yeux, le texte épais et plein de symboles de Hölderlin, la fin incontournable et nécessairement hors champ de la Tragédie de Sophocle. Et puis ce final très débattu de plusieurs tas de fumier qui se gonflent dans un bruit de pet. Scène équivoque qui a pu choquer ou amuser certains où l’on peut tenter de voir beaucoup de choses… Si, selon Castellucci, »une fois que la tragédie entre elle est capable de détruite l’apparence humaine, c’est à dire de ‘tuer’ Dieu », alors, retourner à la poussière, suivre son destin d’homme, avec ou sans dieu est le plus petit commun dénominateur et le seul possible entre les civilisations fussent-elles païennes et chrétiennes.

La suite du portrait Castellucci par le Festival d’Automne, c’est La Metope del partenone, du 23 au 29 novembre 2015 à la Villette et une nouvelle version de son Orestie d’après Eschyle à l’Odéon du 2 au 20 décembre 2015..

Ödipus der Tyrann, de Friedrich Hölderlin, d’après Sophocle, mise en scène Romeo Castellucci, Schaubühne Cie, avec Bernardo Arias Porras, Iris Becher, Jule Böwe, Rosabel Huguet, Ursina Lardi et Angela Winkler. durée : 1h45.

Photo : Arno Declair, 2015

Infos pratiques

Centre Pierre Cardinal (festival Les Musicales)
Le Théâtre de l’Athénée
Marie Boëda

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