Théâtre

Un  « Fanny et Alexandre » de Bergman sans Bergman par Julie Deliquet salle Richelieu

Un « Fanny et Alexandre » de Bergman sans Bergman par Julie Deliquet salle Richelieu

20 février 2019 | PAR David Rofé-Sarfati

Julie Deliquet adapte sur scène le film et la série Tv d’Ingmar Bergman. La magnifique troupe de la Comédie-Française s’intrique avec la troupe de la famille de l’histoire, celle de  Fanny et Alexandre en deux actes à moitié réussis.

Rappelons rapidement l’histoire  : Le film dépeint deux époques en miroir de la vie d’un jeune garçon, Alexandre, et de sa sœur Fanny. D’abord au sein d’une famille aisée, les Ekdahl, qui  travaille dans le monde du théâtre et qui ont opté pour une vie heureuse fait de faux fuyants et de joie de vivre l’instant. Puis, après la mort subite du père, la mère trouve un prétendant, un évêque luthérien, et accepte sa proposition de mariage. Elle déménage chez lui avec les enfants, l’endroit est sévère. Les enfants y sont soumis à une autorité stricte et sans merci.

Denis Podalydès surgit devant nous avec un Cher public. La fête du théâtre, la fête au théâtre est lancée. Puis, Hervé Pierre réclame – le rideau !  et nous voilà au milieu de la célébration de Noël du clan Ekdahl.  La troupe du français est ce clan joyeux  dans une si juste superposition.  Oscar Ekdahl, le directeur du théâtre, est joué par un enthousiaste Denis Podalydès, sa femme Émilie par une merveilleuse et parfaite Elsa Lepoivre,  la  grand-mère Helena est l’attachante Dominique Blanc. L’ami de la famille, Isak Jacobi l’antiquaire Juif, discrète romance d’Helena est solidement interprète par Gilles David. Hervé Pierre invente avec son génie de l’interprétation un Gustav Adolf, oncle libidineux hilarant tandis que Laurent Stocker  immense comédien plastique sans emploi car excellent dans tous, compose l’oncle Carl  colérique et faussement misogyne. Véronique Vella son épouse finit de composer le burlesque du couple.  Et il y a Julie Sicard réjouissante préceptrice Maj et aussi le talentueux Noam Morgenstein. Rebecca Marder et Jean Chevalier, respectivement Fanny et Alexandre s’en tirent bien de partitions réduites. Ils seront en tout 19 comédiens du français  à nous ravir tout au  long de la représentation. Dix neuf dont bien sûr Cecile Brune dans le petit rôle d’Ester, une femme de chambre, car qui pourrait imaginer cette troupe de talents sans elle.

La première partie du spectacle avant l’entracte fait revivre sur le plateau sans décor la vie d’une compagnie de théâtre. À la fin d’une représentation, Oscar dans ses vœux de Noël  annonce qu’il va mettre en scène Hamlet. La joie de vivre du clan Ekhdal, s’ajoute à notre ravissement de voir la troupe de la Comédie Française; elle construit un premier acte épatant. Le motif facile du théâtre dans le théâtre est, depuis le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare un motif galvaudé, mais Julie Deliquet s’en sort avec talent, épaulée certainement par une autre des joies communicatives de la pièce: celle des comédiens manifestement heureux de jouer ensemble. 

Oscar meurt et la deuxième partie s’ouvre sur un décor magnifique. Le deuxième mariage de Émilie avec Edvard Vergerus est une terrible traversée en eaux troubles de la rigueur protestante. Ses enfants Fanny et Alexandre sauront affronter ce noviciat , ses périls et ses traumas. La dernière partie après la fuite de cette maison malfaisante fait retour au théâtre. 

Les deux parties consacrées au théâtre sont désopilantes. Ils constituent un bonheur de spectateur. La deuxième partie en revanche n’est platement qu’un récit ennuyeux.  Julie Deliquet s’est exonérée de la pensée de Bergman et comme elle l’avait déjà choisi avec Tchekhov et Vania, l’oubli de la pensée de l’auteur prive le geste de toute son épaisseur. Le film testament de Bergman devient une farce univoque. 

Bergman avait tissé sur deux fils l’histoire de Fanny et Alexandre, le fil de l’imaginaire d’Alexandre et le fil de l’occultisme. Il avait construit une histoire sous forme de fable philosophique avec comme substrat l’imaginaire foisonnant d’Alexandre et son âme d’enfant hospitalière au mystère de l’au-delà et des spectres. En fond, la question shakespearienne d’être ou ne pas être, celle d’accepter la limite de nos existences tragiquement non finies, et la question cardinale pour un artiste comme Bergman de savoir achever sa création.

Julie Deliquet utilise l’oeuvre de Bergman pour gratter les questions de la famille et de l’opposition des générations. C’est un contre sens. Les deux clans sont chez Bergman les personnages analogiques d’un conte. La jeune metteuse en scène fait l’impasse sur le premier ingrédient du film, la pulsion libidineuse qui baigne tout jusqu’aux décors léchés du film, et qui érotise les corps et les liens entre Oscar et sa femme, entre Fanny et Alexandre, entre Alexandre et sa grand-mère Helena, entre l’évêque et  Émilie,; une tension sensuelle qui forge la terrible tendresse contrite de l’évêque pour le jeune Alexandre. La pièce ne sait pas rendre compte non plus du refus des personnages par le truchement de l’occultisme qui assure une porosité entre le monde des morts et celui des vivants, de leur finitude, refus que chacun bricole à sa façon entre l’oncle licencieux, ou l’évêque psychorigide. On ne voit rien de la  perversion sadique (les fesses pour la férule sont remplacées par le dos) de l’homme d’église sévère, fragile, brûlant le passé de la famille qu’il adopte; on n’entrevoit rien du sombre antisémite couvé par sa mère. Thierry Hancisse prouve son talent à tenir le rôle tout en naviguant à vue. Julie Deliquet ne saisit pas la centralité des spectres pour la construction de la fable. Chez Bergman, le spectre du père interroge Alexandre, le soutient,  le rassure et le guide. Il constitue cette origine opératoire de l’homme en devenir. Chez Deliquet le spectre  se résume à un motif comique. À cet effet, elle invente et ajoute une scène à l’oeuvre de Bergman. À l’acte un, Oscar, Denis Podalydès répète le rôle du spectre  du père de Hamlet dans une version à la Jerry Lewis hilarante. Cet ajout emporte le public, mais fusille le propos et la pensée de Bergman. Elle est le signe du contre sens et du fiasco de cette entrée de Fanny et Alexandre au répertoire. Le final, hymne aux comédiens quant à lui nous dédommage un peu dans  une émouvante réussite. 

 

Fanny et Alexandre

Ingamar Bergman

Mise en scène de Julie Deliquet.

Comédie Francaise, salle Richelieu.

 

Photographies © Brigitte Enguérand

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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