Théâtre

Théâtre La Licorne: Macbêtes, concentré de tragédie grouillant d’inventivité

Théâtre La Licorne: Macbêtes, concentré de tragédie grouillant d’inventivité

27 février 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Théâtre La Licorne a ressorti Macbêtes de ses cartons, pour notre plus grand bonheur. Présenté au Mouffetard les weekends du 25 février et du 4 mars en tandem avec l’excellent Sweet Home (dont la critique est ici), cette adaptation de Macbeth ajoute une dimension burlesque à cette pièce sombre et violente, où le couple maudit règne en despote sur une population d’insectes en métal. La prouesse tenant à faire tenir un matériau aussi dense et riche en une heure de jeu, en le doublant d’une inventivité visuelle incroyable, a hissé cette pièce au rang des classiques du théâtre de marionnettes et d’objets.

[rating=5]

Macbeth, la « pièce maudite », est l’une des plus jouées de Shakespeare, et fait l’objet de nombreuses adaptations. Colette Garrigan avait magnifiquement réussi, sur la même scène, dans un pur théâtre d’objets. La version de La Licorne, présentée deux weekends d’affilée au Mouffetard, vaut tout autant le détour: ce n’est pas pour rien qu’elle s’est taillée la réputation d’être un classique!

Macbêtes tient à la fois du théâtre de comédiens, du jeu de masques, du théâtre de marionnettes et peut-être même d’objets, et tire le meilleur de tous ces univers pour offrir une vision forte et singulière de ce classique de la tragédie. Comme Kurosawa avait réussi la transposition de la pièce au Japon médiéval, Arthur Lefebvre et Claire Dancoisne réussissent à sublimer l’essence de l’œuvre de Shakespeare en campant un peuple d’insectes, petits bijoux de sculpture métallique, manipulés à vue par les deux comédiens. Le roi Duncan, Banquo, les gardes, toute la distribution, hors le couple infernal des Macbêtes, est ainsi représentée. Cela ne fait qu’accentuer la vision cauchemardesque de Shakespeare, les insectes finissant même par être démembrés pour servir de dîner aux époux despotes. Lorsque que le spectateur sympathise bien plus avec le peuple insectoïde qu’avec les deux monstres sanguinaires que sont Lord et Lady Macbêtes, on doit saluer l’idée géniale qui a su susciter cette mise en abîme vertigineuse…

Il s’agit d’une forme courte, donc, ce que La Licorne appelle les « Petits Polars ». Mais cela ne doit pas conduire à penser que le sujet est traité avec facilité. Le jeu des deux comédiens est à ce titre impeccable, oscillant entre le grotesque inquiétant et la folie meurtrière: Maxence Vandevelde réalise une performance dans l’incarnation, très physique, du despote, avec des manipulations précises et convaincantes, et Rita Tchenko, dont on a souligné ailleurs le talent, campe une Lady Macbêtes reptilienne et intrigante. Comme toujours dans les pièces de Claire Dancoisne, le jeu est masqué, avec des costumes qui métamorphosent le corps des comédiens, qui sont ainsi poussés à des prouesses d’expressivité physique et vocale. Cette « dé-personnification » permet une incarnation au plus proche de l’essence des personnages, qui sont ici restitués dans toute leur complexe monstruosité.

La mise en scène, pour être dépouillée, n’en est pas moins très habile, avec des effets de plans donnés par deux cadres de tableaux montés sur pivots, présents à l’arrière-scène. L’essentiel de l’action se déroule derrière une table où sont rangés une partie des accessoires et sculptures-marionnettes, et ce meuble, à lui seul, vaudrait qu’on y consacre de longs développements. Comme d’habitude, la recherche et la créativité dans les éléments visuels du spectacle sont impressionnants. L’exposition visible dans les espaces du Mouffetard ne donne qu’une indication de la débauche d’imagination qui préside à la réalisation des éléments utilisés par La Licorne.

En somme, une adaptation sombre, où l’humour burlesque noir dialogue avec la pure tragédie. Claire Dancoisne explique avoir travaillé cette pièce en pensant à l’époque à Ceausescu, et on ne peut que déplorer avec elle qu’elle résonne toujours puissamment avec l’actualité. C’est le signe de temps inquiets que des œuvres poignantes, cherchant à prévenir le public contre les dérives d’un pouvoir mal employé, soient ainsi de nouveau présentées, comme La pluie d’Alexandre Haslé fin 2016. Acte de résistance face à des menaces diffuses, au moment où la France sous état d’urgence vote pour son prochain Président…


Texte d’Arthur Lefebvre d’après Macbeth de Shakespeare
Mise en scène, scénographie : Claire Dancoisne
Interprètes : Rita Tchenko, Maxence Vandevelde et des insectes pour partenaires
Création des objets : Patrick Smith
Création costumes : Catherine Lefebvre
Couture : Anne Bothuon
Musique originale : Maxence Vandevelde

Visuels: (C) Christophe Loiseau

Infos pratiques

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