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Théâtre la Licorne: Sweet Home, ou l’art d’aimer détester ses voisins

Théâtre la Licorne: Sweet Home, ou l’art d’aimer détester ses voisins

23 février 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Théâtre de la Licorne a posé ses valises pour deux semaines à Paris au Mouffetard, théâtre des arts de la marionnette. Il y apporte deux spectacles, qui constituent ses deux Petits Polars: son classique Macbêtes, mais aussi sa création de 2016, Sweet Home, sans états d’âme, une farce jubilatoire et cathartique sur les rapports de voisinage dans ce qu’ils peuvent avoir de plus machiavélo-sadique. Suzanne, personnage tellement absurde qu’il n’en est même plus monstrueux, y assouvit ses pulsions assassines, ignorante de la terrible menace qui la guette… Une performance éblouissante de l’actrice, une mise en scène sobre et précise… chapeau!

Elle est seule. Elle est aigrie. Elle se confit dans la haine que lui inspire son prochain. Elle se délecte de ses machinations sadiques. Elle est traversée de pulsions assassines comme d’autres éternuent. Elle est capable de kidnapper sa seule amie pour la laisser se faire enterrer vivante dans un trou humide. Elle est monstrueuse. Pourtant vous allez adorer l’applaudir sur scène.

Elle, c’est Suzanne, l’anti-héroïne de Sweet Home, sans états d’âme, le dernier né des Petits Polars du Théâtre de la Licorne, des formes courtes pleines de suspens et d’humour bien noir. Le texte de d’Arthur Lefebvre est resserré, va à l’essentiel, dénude en 50mn l’abyssal délire de l’héroïne captive de sa misanthropie meurtrière. Le personnage serait inquiétant et hideux, s’il n’était pas aussi caricatural. Il devient ainsi supportable, et autorise une catharsis jubilatoire au spectateur: qui, en effet, habitant en immeuble, n’a jamais rêvé de tuer au moins un de ses voisins, une fois? Cette fable noire au personnage unique mais paroxystique trouvera un dénouement inattendu au moment où le monstre jubile…

De ce mince prétexte, Claire Dancoisne, la fondatrice de la compagnie qui est ici à la mise en scène, fait un prétexte à une expérience quasi scientifique: quitte à monter un seul en scène, elle s’amuse à en distiller le personnage dans son essence la plus pure, pour en tirer une sorte de pantin grotesque et improbable, qu’elle affuble d’une paire de lunettes qui lui sert de masque et d’une perruque blonde qui se gonfle comme un casque. La peau couverte d’un maquillage grisâtre, le personnage trop archétypal pour être réaliste devient alors le réceptacle vivant de nos petits agacements et de nos petits travers, exagérés ici en grandes haines et pulsions homicides.

L’intensité du spectacle est d’autant plus admirable que, selon le principe des formes légères que La Licorne fait alterner avec les pièces pour grands plateaux, la scénographie est faite de trois fois rien, de façon à être installée, désinstallée et transportée en un tournemain. Voilà un spectacle conçu pour être accessible et généreux, puisque pensé pour les lieux non théâtraux, et, de fait, il a tourné, et tournera encore, dans des lieux improbables et peu coutumiers de ce genre de visites… Ce qui n’empêche pas un raffinement dans les détails, La Licorne s’étant taillée la réputation méritée d’être un creuset alchimique d’où sortent les bidouillages les plus géniaux, incarnant jusqu’aux rêves les plus fous: si vous n’avez jamais vu un chat éventré construit en morceaux chambre à air, saisissez l’opportunité! Ceci d’autant plus que la comédienne invite petits et grands, à la fin du spectacle, à monter sur scène pour examiner les poupées et autres machines d’aussi près qu’ils le souhaitent… et l’émerveillement ne connait manifestement pas d’âge!

Le meilleur pour la fin, il faut saluer l’extraordinaire interprétation de Rita Tchenko, qui porte sur ses seules épaules tout le poids du spectacle. Elle y déploie une énergie impressionnante, mais c’est sa technique qui laisse pantois: l’incarnation vocale est d’une netteté et d’une puissance qui ne sont pas souvent atteintes, mais son jeu corporel, surtout, est absolument incroyable. Elle invente pour le personnage une grammaire gestuelle outrée, presque inhumaine, mais finalement totalement cohérente et donc totalement convaincante, qu’elle tient avec une précision qui force l’admiration. Bluffant!

En résumé, un spectacle noir et jubilatoire, drôle et énergique. De quoi se faire plaisir en sortant un peu des sentiers battus du théâtre comme de la marionnette, un spectacle un peu inclassable mais assurément généreux.

Il ne faut surtout pas manquer Macbêtes, qui sera présenté le weekend du 25 février ainsi que le weekend du 4 mars. Et l’exposition La Licorne en liberté, présentée dans les espaces publics du Mouffetard, vaut très clairement le détour: de superbes créations, librement accessibles, pour explorer la richesse et la créativité de l’univers du Théâtre de la Licorne!


Texte d’Arthur Lefebvre
Mise en scène / scénographie : Claire Dancoisne
Interprète : Rita Tchenko
Création musicale : Maxence Vandevelde
Création des objets : Maarten Janssens, Olivier Sion
Construction décors : Alex Herman
Peintures : Chicken / Création de la toile de fond Detlef Runge
Création costumes : Anne Bothuon
Régie : Brice Nougues
Visuels: (C) Christophe Loiseau

Infos pratiques

Théâtre Petit Hebertot
Le Zèbre
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