Théâtre

La Tempête de Shakespeare à la Comédie Francaise.

La Tempête de Shakespeare à la Comédie Francaise.

23 décembre 2017 | PAR David Rofé-Sarfati

La Comédie Francaise a pris des airs d’Odeon Berthier avec une Tempête de Shakespeare jouée dans un cube blanc bombardé de videos. Si il y manque peut être un rien, l’oeuvre est respectée, magnifiée et acquiert un biais actuel qui ordonne de venir voir le beau geste de Robert Carsen.

 

 

Une Intrigue enchâssée.

Depuis douze ans le magicien Prospero (Michel Vuillermoz) et sa fille Miranda (Georgia Scalliett) sont exilés sur une ile enchantée. Duc légitime de Milan, Prospéro a été renversé par son frère Antonio. Sur l’ile Prospéro s’est attaché les services de Ariel, esprit bienveillant et du noir Caliban que Prospero soumet après que celui-ci ait tenter de violer Miranda. Caliban hait Prospéro et Miranda, et Ariel n’attend que son affranchissemnt d’esclave. Au début de la pièce, Prospéro se réveille d’un lit d’hôpital, il vient de déclencher une tempete qui a entraîné le naufrage du vaisseau de son frère parjure et s’attache maintenant à raconter à Miranda les circonstances de son exil. Trois récits s’enchassent alors. Caliban fait la rencontre des ivrognes Stéphano et Trinculo (Hervé Pierre est conforme à son secret titre de meilleur comédien du Francais). Le trio tente de se révolter contre Prospéro mais celui-ci n’a aucun mal à les mater. Dans la seconde strate du récit, Prospéro s’efforce de faire naître une relation amoureuse entre sa fille Miranda et le prince Ferdinand. Dans le troisième et dernier fil narratif, Antonio et Sébastien conspirent pour tuer Alonso et Gonzalo afin que Sébastien puisse monter sur le trône de Naples. Leur complot est déjoué par Ariel, qui agit à l’instigation de Prospéro. Ce dernier manipule les allées et venues de ses trois ennemis (Alonso, Antonio et Sébastien) afin de les amener à lui. A la fin de l’intrigue tous les personnages se retrouvent devant Prospéro. Celui-ci pardonne à ses trois ennemis. Ariel est chargé de préparer les vents favorables qui ramèneront tout le monde à la flotte royale et à Naples où Ferdinand et Miranda pourront se marier. Prospéro pardonne à chacun, même à Caliban. Pour leur ultime soirée sur l’île, Prospéro invite tous ses invités dans sa cellule où il leur racontera l’histoire de ses années d’exil. Il renonce à la magie et décide de détruire son bâton magique et son livre de sorts.

Le récit est celui d’un rêve. 

Le premier lien entre le rêve et le théâtre est une contribution. Les rêves ont précédé les contes, les contes ont précédé les pièces de théâtre. Le second lien, le plus intéressant entre le rêve et le théâtre est analogique. Le théâtre est un acte dans un échange continu entre l’inconscient des comédiens et celui des spectateurs, dans un aller-retour articulé autour d’un pseudo-rêve partagé et constitué du rêve créateur de la pièce et du rêve qui sera déclenché par la pièce;  le spectateur aurait rêvé ou non la situation avant la représentation et il pourra prêter à son rêve même construit a posteriori l’inspiration de la pièce qu’il est en train de voir. Dans la tempête de Shakespeare le rêve est sur le plateau, Prospero vit ce qu’il rêve, mais est ce la réalité? Et son pyjama est-il celui d’un fou interné et reclus dans sa cellule? La scénographie appuie ce biais et chaque scène est minimaliste, chaque motif est radical; l’unicité du décor alors que les tableaux se succèdent, le lit médicalisé de la première scène, le long monologue de la première scène (l’adaptation de Carsen débute à la scène 2 du texte de Shakespeare) ajoutent  à cette dimension de l’oeuvre. Nous sommes situés dans la psyché de Prospero. Les inserts video en noir et blanc finissent de nous héberger dans l’imaginaire des protagonistes. En miroir nos propres inconscients et nos propres imaginaires. Robert Carsen signe ainsi une mise en scène d’une compréhension fine du texte et du sous texte.

Un récit sur l’ambivalence.

Prospero reclame justice. il va bâtir son parcours de reconnaissance de ses droits sous forme d’un conte magique où Ariel sera le bienveillant génie et Caliban le cruel intriguant. Michel Vuillermoz tout à son talent interprète un Prospero ambiguë entre force volontariste et fragilité de celui qui fut blessé par son frère. Une fois encore les éléments shakespeariens sont double. A la fin de la scène 2 du troisième acte, celle de la querelle entre les vagabonds et de l’espièglerie de l’invisible Ariel, celui ci enlace Caliban. Et dans un mouvement de danse, les deux ennemis, deux faces de la même pièce, ne font plus qu’un; le motif résume le propos. Au titre de cette ambivalence des sentiments et des intentions Prospero réclame justice mais non vengeance. Il veut que sa plainte soit entendue et que réparation et dédommagements lui soient donnés. Le mariage de Miranda sera le début de sa résilience. Robert Carsen rend compte admirablement de l’ambivalence contributive à cette issue.

Un récit actuel plus que poétique.

La proposition de Carsen tranche dans la poésie de l’oeuvre, il n’en garde que le personnage évanescent de Miranda. Georgia Scalett avec beaucoup de talent incarne ce personnage de rupture; elle embrasse son Ferdinand, sautille puis revient pour un dernier baiser dans une scène réussie de poésie et de romantisme. Hors la belle Miranda, la poésie s’est retirée de cette adaptation, car depuis le théâtre du globe est venue s’abattre sur l’oeuvre la catastrophe du 20e siècle et le vacarme du monde accompagné de la destructivité suractivée depuis elle. L’écriture de Carsen est traversée par ces questions. À la première scène Miranda s’endort sur la plage dans la même position que le jeune Aylan, réfugié syrien. Les personnages portent des costumes d’apparat ressemblant beaucoup à des tenues militaires et la procession des rescapés du naufrage valise au bout du bras rappelle celle des déportés. Ces motifs assenent que cette île est celle de l’exil et de l’exclusion. Si le statut de réfugiés politiques et le droit d’asile furent formalisés en 38 pour les Juifs d’Europe sans qu’ils ne puissent jamais en profiter, les nations sont aujourd’hui encore frileuses à l’appliquer. La tempête de Carsen plonge profondément dans cette pliure du temps où les êtres rêvent à une magie qui n’existent pas et où les réfugiés d’aujourd’hui sont autant de Prospero. À la fin Vuillermoz-Prospero sans savoir si tout cela fut réel s’éloigne lentement de nous dans l’espoir que nos applaudissements le libèrent. Dans l’espoir que la pièce intelligente et populaire répare le monde. On peut rêver…

 

 

La Tempête de William Shakespeare.
Mise en scène : Robert Carsen
Adaptation Jean-Claude Carrière
Avec : Thierry Hancisse, Jérôme Pouly, Michel Vuillermoz, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Gilles David, Stéphane Varupenne, Georgia Scalliet, Christophe Montenez et Benjamin Lavernhe

visuels : (c) Vincent Pontet

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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