Théâtre

Splendide « Partage de midi » de Claudel mis en scène par Éric Vigner au TNS.

Splendide « Partage de midi » de Claudel mis en scène par Éric Vigner au TNS.

12 octobre 2018 | PAR David Rofé-Sarfati

Partage de midi est une des pièces les plus célèbres de Paul Claudel. Le metteur en scène Éric Vigner en tire un somptueux chant d’amour et de désespoir.

Partage de midi est une pièce intense de Paul Claudel. Un homme aime une femme improbable tandis celle-ci imagine quitter son mari pour un autre homme. Le drame est selon Claudel l’histoire un peu arrangée  de l’aventure amoureuse qu’il a vécue de 1900 à 1905. Le metteur en scène Éric Vigner a choisi la version de 1906 où le jeune Claudel fait de la femme une icône. L’ensemble de la pièce fabrique un tableau allégorique où la religion articule les personnages dans une quête d’absolu.

Partage de Midi est un drame en trois actes. Au premier acte, sur un paquebot en mer vers l’Extrême-Orient, le fonctionnaire Mesa (il est Claudel joué par un magnifique comédien en même temps que le directeur du TNS : Stanislas Nordey) regagne son poste en Chine. À bord se trouve une jeune femme, Ysé, (Jutta Johanna, Weiss n’interprète pas Ysé, elle est Ysé, une femme forte volontaire moderne étrange et aérienne) accompagnée de son mari, De Ciz (Mathurin Voltz à la présence et au jeu puissants). Sur le bateau aussi un aventurier qui cherche fortune, Amalric (Alexandre Ruby plus vrai que nature). Les quatre comédiens parviennent à une déréalisation rare, et construisent par leur jeu impliqué une magie fascinante. Mesa, solitaire et désemparé  tombe aussitôt fasciné par la belle Ysé, tandis qu’Amalric, qui l’avait rencontrée et aimée autrefois, se promet de la conquérir à nouveau. Chacun en route vers la Chine, espèrent y trouver un sort à la mesure de leur ambition ou de leur désarroi. Le second acte se passe à Hong-kong, après la traversée. Mesa et f Ysé s’abandonnent à leur passion. Au troisième acte, quelques années plus tard dans une maison d’un port de la Chine, Ysé vit désormais avec Amalric, après avoir quitté Mesa dont elle eu un enfant. Survient Mesa, qui supplie Ysé de se sauver avec lui. Par une suite de péripéties associées à la rébellion insurrectionnelle locale Mesa va mourir. Il s’adresse alors à Dieu dans un cantique expiatoire lorsque Ysé revient soudain pour mourir avec lui,. Les deux amants, dans un final magnifiquement chorégraphié échangent le serment d’un consentement sacramentel qui transfigure et accomplit leur amour dans le  partage de minuit. 

On l’aura compris. Partage de Midi est une pièce mythologique sur la foi, sur l’amour et sur le ratage de l’un et de l’autre sauf par une fin tout à la fois romantique et christique. Tout Claudel est là. Sa plume chantante et dense aussi. Et Vigner respecte et magnifie tout.

Aux trois actes de cet opéra sans orchestre sauf la musique de la prosodie de Claudel, il ajoute une ouverture. Sous la forme d’une anaphore de pourquoi tu me traites comme cela, Mesa pleure son  triste et poignant dépit amoureux. Durant ce monologue prélevé au texte de Claudel, Ysé, dans la pénombre, allume des bougies et la salle se remplit d’une odeur d’église tandis que la bande-son fait vrombir le drame. L’esthétique est celle des peintres flamands et de leur science du noir. Le choc esthétique de l’ensemble de la pièce est indescriptible dans cette chronique sauf à le trahir. Écrivons que le public est fasciné comme devant autant de tableaux d’un rêve enchanté. L’acte deux en particulier est absolument magnifique. Ysé dans une robe noire à collerette, Mesa en costume sombre noir et chapeau haut de forme devant un rideau de fils qui tombe des cintres dansent et chantent leur amour.

Vigner réussit un geste admirable, car il magnifie la pensée de Claudel et  sa prose et parvient à donner corps à la foi en l’amour et en son dieu  de l’auteur dans une messe électrisante.

Claudel raconte son expérience, nous expose comment l’amour est toujours un échec cependant que sa quête étayée par la mascarade féminine de la séduction est civilisatrice. La scène de l’éventail constitue une belle figuration de cette pensée. Claudel mélange les genres, je suis un homme je t’aime comme on aime une femme, dira Ysé, car l’amour chez Claudel est un absolu qui brasse et annule la différence des sexes. Lorsque les deux amants clament leur amour face à la salle, s’ils semblent nous interpeller, ils œuvrent à autre chose, ils vérifient tandis que le gong fait  scansion que le texte qui s’échappe du plateau finit sa course vers le ciel. C’est magnétique.

Le texte de Claudel est un poème sans rimes. Vignier insuffle cette poésie dans sa scénographie et dans les corps mêmes des comédiens. La pièce, enfin, aidée par la pénombre restitue le prégnant érotisme du texte qui enveloppe la question du vrai amour qui ne peut être qu’aveugle. Vigner et sa troupe signent un prodige.

Partage de Midi au Théâtre National de Strasbourg 
Texte Paul Claudel
Scénographie et mise en scène Éric Vigner

La pièce se jouera du 5 janvier au 16 février 2019 au Théâtre de la ville-théâtre des Abbesses à Paris.

Crédits Photos ©Jean-Louis Fernandez

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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