Théâtre

« Si tu veux pleurer, prends mes yeux » à La rose des vents : Shakespeare, ça déménage !

« Si tu veux pleurer, prends mes yeux » à La rose des vents : Shakespeare, ça déménage !

17 janvier 2015 | PAR Audrey Chaix

Après avoir adapté l’Adolphe de Benjamin Constant, Antoine Lemaire et la Compagnie THEC s’attaquent au Barde et s’emparent de Le Roi Lear, une pièce très forte et foisonnante de thématiques : une réflexion sur le pouvoir et sur la mort, sur les rapports parents / enfants, la loyauté et sur les responsabilités. Avec une mise en scène qui fait, une fois de plus, la part belle à la vidéo et l’inventivité, Antoine Lemaire frappe un grand coup : cette adaptation contemporaine du Roi Lear porte un regard neuf sur la pièce – même si elle reste inégale par moments.

Le Lear d’Antoine Lemaire n’est pas un vieillard fatigué par l’usure du pouvoir. Au contraire : la cinquantaine sémillante, il a tout simplement décidé de profiter de la vie sans se soucier des affaires du royaume. Tonitruant, il jure comme un charretier après sa cour et après ses filles, il tripote allègrement les jeunes femmes qui croisent son chemin, et ses accès de colère n’ont d’égal que ses accès de bonne humeur. Jolie trouvaille : Cordelia, la fille la plus jeune, celle dont le cœur est le plus pur, est interprétée par un danseur, Cyril Viallon. Si les premiers instants de sa présence sur le plateau font craindre qu’il ne donne à Cordelia un côté un peu nunuche, cette impression s’estompe vite : le corps puissant du danseur montre bien la force intérieure de la jeune femme, bannie du royaume par son père parce qu’elle a préféré lui dire la vérité plutôt que le flatter.

Avec Antoine Lemaire, Le Roi Lear assume son côté trash, qui n’est finalement pas si loin de ce que pouvait proposer les troupes de théâtre élisabéthain à leur public au 16e siècle. Ça jure, ça saigne, ça baise, ça gueule… le corps est présenté dans tous ses états, martyrisé alors que les personnages s’énucléent les globes oculaires et s’entretuent. Avec des références très contemporaines – on chante sur Hélène Ségara, on twitte, on regarde un avatar de Stéphane Bern à la télévision (qui d’autre pour commenter les affaires du royaume !)… Ce procédé réactualise le texte (qui mêle les répliques originelles de la pièce de Shakespeare et des passages écrits par Antoine Lemaire – qui sonnent parfois un peu convenus, hélas), tout autant qu’il séduit le public, notamment le public plus jeune – les lycéens présents dans la salle étaient comblés, la qualité de leur écoute en était la preuve palpable.

Car on ne s’ennuie pas un seul instant avec cette adaptation de Lear, qui emporte tout sur son passage. Surexcités, les comédiens semblent toujours dans le registre de l’excès, entre humour et violence. Tant et si bien qu’ils en font parfois un peu trop, à tel point que les moments plus calmes, qui doivent susciter des émotions plus poignantes, semblent bâclés – notamment la découverte par Lear de la mort de Cordelia, qui entraîne la sienne, ou encore les scènes, toujours très touchantes, du jeune Edgar guidant sur la lande son père aveuglé, Gloucester, qui ne reconnaît pas son propre fils dans le vagabond qui lui tend la main.

Il faudra sans doute un peu de temps à la troupe pour rôder et peaufiner Si tu veux pleurer, prends mes yeux : nous l’avons vu le soir de la création, et une pièce d’une telle ambition au plateau a besoin d’être jouée pour que le joyeux bordel qu’elle propose s’emboîte parfaitement. Cela tombe bien, elle commence sa tournée dès les 12 et 13 février au Phénix de Valenciennes.

Visuel : © Franck Renaud

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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