Théâtre

« Primera Carta de San Pablo » de Angelica Liddell, Une pluie d’anges à l’Odéon

« Primera Carta de San Pablo » de Angelica Liddell, Une pluie d’anges à l’Odéon

13 novembre 2015 | PAR David Rofé-Sarfati

Angelica Liddell présente à l’Odéon dans le cadre du festival d’automne « primera carta de san pablo ». Elle nous a habitués à jouer à guichets fermés à chacune de ses créations, parce que quelque chose d’une rage puissante et d’une énigme insoluble nous envoute à chacune de ses représentations;  mais qui est Angelica Liddell ?

[rating=5]

Angelica Liddell est une hystérique, radicale, massive. « L’amour, c’est appeler quelqu’un qui ne répondra jamais ». Elle cherche à aimer quelqu’un qui se refusera et qui en même temps pourra être par elle disqualifiée. Elle court après une passion qui devra la dévorer et qui dévorera l’autre. Elle poursuit le but suprême d’être l’otage de l’autre, déjà inquiet de devenir inutile. Elle s’imagine avec un corps sans trous, à charge pour cet autre séducteur de faire les trous qu’il lui faudra. Son hystérie est cruelle, agressive, anthropophagique. L’hystérie n’est pas gentille. La sienne est si radicale qu’à la tendresse Angelica ne consent que très rarement et par fulgurance. Elle crie, hurle, « vaincs-moi » cependant qu’elle cherche à le faire taire.

Angelica Liddell est une mystique. Elle embrasse le mal et le bien dans la même étreinte, dans une même messe païenne, crypto-chrétienne. Elle rend culte à sa part la plus sombre, nous caporalisant en complicité. Et nous constatons, mal à l’aise que nous avons eu beaucoup de plaisir avec elle, par sa perversité.

Angelica Liddell est une manipulatrice. Elle sait jouer de la censure. Si elle n’hésite pas à faire entrer sur scène une véritable infirmière pour procéder sur un personnage à un prélèvement sanguin, c’est pour faire événement, pour qu’on parle d’elle. Si sa pièce est un long monologue qui nous retire toute respiration, c’est pour nous rendre ligotés à ce texte, à sa logorrhée; elle emporte notre adhésion. On oublie qu’au théâtre, il reste plus difficile l’exercice du dialogue qui oblige à se synchroniser avec son partenaire. Elle nous prévient que son histoire tient place en un temps où dieu n’est pas encore mort. Elle nous trompe encore. Après le prélude, comme à son habitude, lent et presque lassant, des croix désarticulées tombent du ciel. Le Dieu crucifié est bien mort, mais peu importe car la foi, si elle est forte, s’exonérera de la question de son existence.

Angelica Liddell est une amoureuse, enragée et elle ne sépare jamais dans son credo et l’amour et la foi, entre l’appel à l’aimé et celui vers Dieu. Elle hurle, toutes tripes dehors : ‘Te Amo’ et nous sommes, sidérés, collés à notre siège.

Angelica Liddell est une extraordinaire performeuse de théâtre. Nous sommes galvanisés. Le décor, la musique et en principal sa présence électrique nous propulsent sur l’autre scène freudienne, la scène de son inconscient. Sa logorrhée sans scansion, sans respiration n’est qu’un long cri intriqué à sa pulsion de vie et de mort. Tout son spectacle est une hallucination.

Mais aussi, et peut être surtout, Angelica Liddell est une philosophe, une politique. Elle veut nous dire quelque chose de l’essentiel. A l’époque de la mondialisation, de la froideur des échanges commerciaux déshumanisés, il s’agit pour notre salut de croire. De croire en Dieu et d’en aimer la transcendance. Les corps sont nus, crus. Le corps fétiche n’est plus, la mort n’est plus escamotée. Nous sommes des mortels. Au début du siècle dernier, Freud avait su nous dire que la révolution industrielle et technologique ne devait pas nous tromper et que rien ne serait assez fort pour nous faire échapper à notre statut de mammifères mortels, même pensant et parlant. Angelica Liddell ajoute : nous ne sommes que des mammifères mais aimants.

A la recherche de la lumière, elle nous emmène dans son rêve, et comme  Jacob, elle lève les yeux au ciel,  devant l’échelle, vers son créateur. Chaque représentation à guichets fermés fait exister ses anges.

Visuels : © Samuel Rubio

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One thought on “« Primera Carta de San Pablo » de Angelica Liddell, Une pluie d’anges à l’Odéon”

Commentaire(s)

  • Bravo et merci pour cette critique brillante, pertinente et engagée.
    Dommage que ça se joue à guichet fermé.
    PL

    novembre 13, 2015 at 18 h 42 min

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