Théâtre

Piccoli à la Colline

16 janvier 2009 | PAR Annabel

Le Théâtre de la Colline accueille pour cette rentrée 2009 une pièce de Thomas Bernhard, Minetti, mise en scène par André Engel avec, dans le rôle principal, Michel Piccoli himself. Cette distribution a immédiatement éveillé chez moi un immense désir d’apprentissage et d’écoute. Mes oreilles étaient toutes ouïes et mon cœur conquis d’avance. Ma déception n’en fut que plus grande.

Michel Piccoli incarne un acteur de théâtre usé, Minetti, autrefois célèbre, las de la scène, qui revient à Ostende, après 32 ans d’exil, jouer le Roi Lear à la demande d’un directeur de théâtre. C’est le soir de la Saint-Sylvestre. Minetti attend dans le hall d’un hôtel où circulent des groupes de fêtards. Ledit directeur ne viendra jamais. L’attente que procure cette absence offre à Minetti l’occasion de revenir sur son passé de théâtre glorieux et de raconter de quelle manière il a été mis au ban de la société culturelle.

Un appel à ne pas se conformer aux règles établies

L’auteur tente d’expliquer l’importance et la nécessité des artistes dans notre société au travers d’un personnage qui a vécu de plein fouet une décision arbitraire : le bannissement d’une ville parce qu’il refusait de jouer du théâtre classique, sauf la pièce de Shakespeare, le Roi Lear. Cet engagement à ne pas se conformer aux règles du théâtre classique rappelle cet volonté citoyenne de ne pas adhérer à l’ordre établi. Cette symbolique, rarement aussi bien défendue dans une pièce de théâtre, perd de sa subtilité au fur-et-à-mesure que l’acteur sur scène radote et répète cent fois les mêmes phrases. Le propos se transforme en une litanie pesante, que l’on aimerait voir égayée d’une autre idée ou d’une autre illustration que l’image de ce vieil homme fatigué de s’être battu toute sa vie.

Un débat sclérosé en exergue

Michel Piccoli à Cannes en 2000L’ambiance dans laquelle le metteur en scène, André Engel, nous plonge est pourtant parfaite, le décor est très réussi et résume à lui tout seul l’ampleur du propos. Il est, en effet, dans les tons jaune, ocre et marron, couleurs particulièrement utilisées au théâtre pour faire transparaître l’asphyxie que procure une pensée installée et bien-pensante. Ce n’est que dans une société de ce type, dite « bourgeoise », que Minetti a pu se faire exclure. On sent la révolte gonfler chez le spectateur, mais elle retombe comme un soufflet aussitôt que l’on comprend que rien d’autre ne sera exprimé.

Mais peut-être que la lassitude de ce personnage, qu’il cherche à transmettre au public, n’est que l’expression d’un débat que Minetti n’a pas réussi à dépasser… Il s’est fait l’apôtre du théâtre contemporain à une certaine époque, fustigeant le classique. Il s’est retrouvé pris à son propre piège, banni par les défenseurs de ce théâtre. Peut-être que sa lassitude vient de ce combat qui, au fond, met l’accent sur un débat sclérosé, trop souvent soulevé, entre modernité et clascissisme, pourtant si étroitement liés.

Ensor et le Roi Lear

Affiche de Minetti à la Colline Le parallèle employé avec le Roi Lear résonne tout de même fortement. Minetti conserve dans sa précieuse valise un masque du Roi Lear peint par Ensor. Masque qu’il avait porté lors de la dernière représentation de cette pièce éponyme, avant de se faire congédier. Pourquoi Thomas Bernhard, l’auteur de la pièce, a-t-il désigné Ensor comme le peintre de ce masque ? Ce peintre de la fin du XIXe siècle, obsédé par la mort, a souvent peint des visages qui, selon lui, « nous révèlent que ceux-ci dissimulent la vie, et cachent des obsessions troubles; ces visages ne sont pour lui que des masques, dont la réalité est qu’ils ne sont finalement que des squelettes », selon l’analyse du Monde des Arts. La symbolique de ce masque porté par le Roi Lear est donc magnifiée, le Roi Lear n’étant plus que l’écho du talent d’Ensor, dans le sens où ce personnage shakespearien perd tout ce qu’il a construit dans les derniers instants de sa vie et finit par se perdre lui aussi. Si Minetti porte un masque pour jouer le Roi Lear, c’est bien parce que l’artiste doit se cacher derrière son œuvre pour continuer à exister et parce que le Roi Lear n’est plus que la représentation de la mort.

Rôle des acteurs secondaires mal défini

Les acteurs qui entourent Michel Piccoli forment un tableau étrange. On sent qu’ils l’écoutent partir dans son délire, ils sont attentifs à ses propos. Pourtant, ils ne réagissent pas. Dès lors, la signification de leur présence (Evelyne Didi qui force un peu le trait côté alcool, Gilles Kneusé, Arnaud Lechien, Julie-Marie Parmentier, appuyant trop à mon goût sur les notes naïves de l’enfance) devient difficilement compréhensible. S’ils n’étaient que des faire-valoir, ils réagiraient. S’ils n’étaient que les fantômes de Minetti, ils ne noteraient même pas sa présence.

Quoiqu’il en soit, si vous êtes un inconditionnel de Piccoli, ne vous privez pas de cette prestation (il reste 1h20 en scène), mais refusez les places dans les derniers rangs, surtout si votre ouïe vous fait défaut.

Le contexte : La pièce a été écrite après la rencontre avec l’acteur Bernhard Minetti qui avait tenu le rôle principal de La Force de l’habitude (1974) et deviendra, après le sacrement que lui confère le titre de cette nouvelle pièce, l’acteur favori de Thomas Bernhard. Elle est créée au Staatstheater de Stuttgart, dans une mise en scène de Claus Peymann, en 1977.

Minetti, de Thomas Bernhard ; mise en scène d’André Engel. Du 9 janvier au 6 février 2009. Du mercredi au samedi à 20h30 ; le mardi à 19h30 ; le dimanche à 15h30. Théâtre National de la Colline, 15, rue Malte-Brun, 75020 Paris. Réservations au 01 44 62 52 52.Tarif réduit : 13€ pour les – 30 ans, les étu. et les chôm., 19€ les mar et 22€ pour les de 60 ans. Tarif normal : 27€

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Annabel

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