Théâtre
Phèdre hurle sa colère à la Comédie Française

Phèdre hurle sa colère à la Comédie Française

30 juin 2014 | PAR La Rédaction

Jusqu’au 15 juillet, l’une des plus célèbres pièces de Jean Racine est jouée à la Salle Richelieu de la Comédie Française. Il s’agit d’une reprise ; cette pièce a été jouée dans cette même salle l’année dernière. Michael Marmarinos propose une mise en scène originale, entre modernité et tradition, et fait entendre des voix.

phedre_2295_brigitteEnguerandPhèdre, ce sont d’abord des voix. Celles des personnages, celle de la radio, celle de la musique. Un concert de mots presque cacophonique. Il y a des mots chuchotés, susurrés, des mots lancés en l’air, des mots monocordes, des mots chantés, des mots désespérés, et puis des mots criés, crachés, hurlés à pleins poumons. Puis, il y a des mots doux, des mots tendres, des mots qui font trembler, des injures ou des mots d’amour, des mots tristes, venimeux, des reproches, même. Plus qu’une histoire qu’ils racontent, c’est un véritable et long poème en vers qu’ils déclament.

L’intrigue est toujours la même. Phèdre, fille de Minos et de Pasiphaé, est en proie à une douleur extrême : elle est follement amoureuse d’Hippolyte, le fils de Thésée, dont elle est l’épouse. Son beau-fils a l’intention de quitter Trézène pour partir à la recherche de son père, disparu. En effet, on croit que Thésée est mort. Il fuit ainsi son amour pour Aricie, sœur des Pallantides, qui fait partie du clan ennemi. Mais alors que Phèdre avoue ses sentiments à Hippolyte, Thésée revient. Phèdre implore la mort pour expurger son crime, et sa nourrice fait passer Hippolyte pour le seul traître. Maudissant son fils qui l’aurait outragé, Thésée apprend son innocence, trop tard, de la bouche même de son épouse qui meurt, à ses pieds. Car Phèdre, c’est aussi la tragédie de l’amour fou, de la passion dévorante : celle de Phèdre, incestueuse, pour Hippolyte, et celle interdite, de ce dernier pour Aricie, fille du clan ennemi. C’est une tragédie, une douleur dévastatrice : les personnages sont soumis aux dieux -Phèdre est la victime de Vénus, elle doit être sacrifiée- et une fois que tout est dit, il n’y a aucun moyen de revenir en arrière.

Ce qui peut sembler déroutant, c’est le son permanent diffusé par la radio. Posée sur la table, le point rouge lumineux indique qu’elle est allumée, et en effet, on l’entend, on l’écoute même parfois, au détriment des vers. On y prête attention, inévitablement. Elle exige de nous une concentration. Symboliquement, elle signifierait l’écoulement du temps réel, comme si le temps s’était arrêté, le temps d’une pièce. Car « Phèdre » parle de concret, de la vie humaine et quotidienne, et c’est cela que montre Michael Marmarinos : un intérieur semblable à ceux que nous connaissons. Il nous montre des gestes, des actions connues : l’action de la mer derrière eux, l’action de la lumière aussi, lorsque le jour se lève ou se couche.

A gauche, la couleur du lit –vermillon- laisse pressentir la rouge colère de l’héroïne : avant toute chose, « Phèdre » est une puissante peinture de l’âme féminine. De grandes comédiennes ont déjà joué le personnage : Sarah Bernhardt, en 1873, Madelaine Roch en 1910, Annie Ducaux en 1959, Martine Chevallier en 1995 (dernière reprise de Phèdre). Difficile, donc, de succéder à des comédiennes de renom. Mais la talentueuse Elsa Lepoivre y parvient sans peine. Lorsqu’elle se met en colère, son visage est rouge sang. Elle est déchaînée, hurle sur scène, crache son venin. Elle trépigne, elle court, elle se jette à terre. Son regard est fixe, son corps, comme une boule de rage, transpire d’émotion. Son sacrifice est plus vrai que nature, sa colère, presqu’inhumaine. Elle est un monstre, elle est une bête. Ici, Phèdre ne meurt pas aux pieds de Thésée mais droite comme un « i », debout, immobile, adossée à la fenêtre, telle une statue. Michael Marmarinos a réussi son pari : nous faire frôler, le temps d’une pièce, la pleine beauté de ce chef d’œuvre intemporel.

Mathilde DONDEYNE

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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