Théâtre

« Paysages Intérieurs »: Philippe Genty, la nouveauté et le risque en moins

« Paysages Intérieurs »: Philippe Genty, la nouveauté et le risque en moins

18 janvier 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Théâtre 13ème Art accueille en ce moment et pour 5 soirées seulement Paysages Intérieurs de Philippe Genty. Un spectacle comme le metteur en scène sait en proposer, onirique et imprégné de poésie visuelle, avec toutes ses techniques de prédilection : danse, marionnettes, théâtre corporel, effets magiques… Une sorte de spectacle best of, avec tous les inconvénients du genre : malgré quelques très beaux tableaux, on peine à y trouver quelque chose de neuf ou d’intéressant. Malgré la qualité d’interprétation, le spectacle, inabouti, laisse un peu sur sa faim.
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Philippe Genty fait partie, sans aucun doute, de l’histoire du théâtre en général, et du théâtre de marionnettes en particulier, même si sa spécialité est de mêler les disciplines pour accoucher d’un théâtre visuel qui fait appel aussi bien à la danse (avec sa complice Mary Underwood), à des trucages qui empruntent à la prestidigitation, aux arts plastiques, à la vidéo également ces dernières années. Il a su, par le passé, réinventer ou transcender des techniques pour repousser les limites du spectaculaire. C’est donc un événement chaque fois qu’il propose une nouvelle création.

Paysages intérieurs n’est pas entièrement neuf, puisque créé en 2016, mais il n’a pas tant tourné. Il se donne à Paris pour 5 soirées : l’occasion de découvrir une proposition qui ambitionne de « donner corps et images à l’ouvrage d’une vie ». C’est donc un spectacle en forme de testament artistique que l’on attend, la somme des techniques, images et « fantasmes » de Philippe Genty.

Le spectacle ouvre sur une saynète utilisant la technique du théâtre noir, en la combinant avec la kokoshka, qui accouple la tête d’un comédien avec un corps-marionnette d’échelle très réduite. Le résultat est réjouissant : avec un humour très clownesque, un marionnettiste vient interagir avec ce comédien miniaturisé qui campe une marionnette. Ce dernier maîtrise parfaitement le masque (au sens que lui donnent les clowns) et exploite excellemment les évolutions spectaculaires que lui autorise son corps-pantin (lévitation, vol, acrobaties improbables). Jeux d’échelle, fusion vivant-inerte, révolte du manipulé qui prend vie, tentatives du manipulateur de juguler sa créature devenue indépendante (il n’y a rien de plus marionnettique que le mythe de Frankenstein… à moins que ce ne soit l’inverse?), thèmes classiques mais exploités avec une poésie visuelle et un humour facétieux qui en font un petit bijou. Dans le prolongement, le personnage jouant le marionnettiste se retrouve à monter un escalier suspendu dans le vide, pour atteindre une porte qui flotte à trois mètres au-dessus du sol, et qui ouvrira finalement sur un paysage surréaliste à la Dali. Ces premiers tableaux sont forts, visuellement et émotionnellement : le spectacle commence sous les meilleurs auspices.

Puis… Paysages intérieurs perd de son intensité et de sa majesté, et, comme on dit de certains concerts qu’ils sont des concerts best of, on assiste ensuite à un spectacle best of. On y retrouve toute la grammaire propre à Philippe Genty : transformation des corps par le costume, danse (de groupe plus que soli), travail sur les tissus et le film plastique, effets d’élévation par des machineries cachées… Mais au lieu de mettre ces éléments au service d’une nouvelle vision, on a le sentiment d’un copier-coller de tableaux venus d’autres spectacles : femmes-fleurs, patients étendus sur des tables d’opération, régurgitation de poupées, c’est BOLILOC, créatures mi-crabes mi-végétales donc les bras se prolongent par des sortes de pattes triangulaires en tissu, têtes marionnettisées imitant le visage des comédiens, on pense à Ne m’oublie pas

Ce n’est pas à dire que certains tableaux, au milieu de tout cela, ne soient pas originaux, ou extrêmement réussis. C’est le cas de la scène hallucinée où une femme-cantatrice toute en séduction, affublée d’une paire de jambes gaînée de bas-résilles agrandies peut-être à vingt fois leur taille, semble aspirer un homme dans son vagin (les lecteurs de Bukowski ne seront pas dépaysés – ni les habitués du travail de Genty, qui aime mettre symboliser des vagins sur scène). On garde aussi un souvenir fasciné d’une scène où les quatre comédiens masculins se trouvent confrontés à autant de créatures coraliennes géantes et mouvantes, qui exhibent au bout de leurs pseudopodes spongieux des visages humains reproduisant celui des comédiens de chair… Mais ces tableaux réussis – même si fortement inspirés de spectacles antérieurs – sont perdus au milieu de scènes-redites, ou de moments assez creux.

C’est un spectacle qui semble très inégal, dans l’écriture comme dans la technique. Ainsi, de très belles scènes, symboliquement très intenses, visuellement très fortes, comme peuvent l’être les tous premiers tableaux, alternent avec des scènes trop longues voire inutiles, où l’énergie retombe. Surtout, on a le sentiment d’une grande disparité technique : certains effets sont tellement aboutis, certaines scènes tellement réglées, qu’en comparaison d’autres ont l’air d’être encore en cours de création. Des costumes ou des accessoires mal finis. Des parties dansées, surtout, qui ne sont pas à la hauteur : ni à la hauteur de ce que Philippe Genty et Mary Underwood proposent habituellement dans leurs spectacles, ni à la hauteur de ce qu’offre la danse contemporaine avec le même genre de dispositif (fond vidéo, corps marionnettisés, surmarionnettes amplifiant et déformant les corps). L’utilisation d’un fond de scène-écran avec projections vidéos laisse lui aussi un goût d’inachevé, avec des images de qualité moyenne, qui, la plupart du temps, apportent peu en termes d’ambiance comme de dramaturgie.

Les interprètes ne manquent ni de talent ni d’énergie, et leur investissement, couplé aux quelques tableaux vraiment forts qui contrastent vivement avec le reste du spectacle, sauve l’ensemble. Il ne s’agit pas d’un mauvais spectacle, et on assiste à la représentation sans déplaisir. Mais il laisse un fort sentiment d’inabouti, pour ne pas dire de bâclé. Peut-être est-ce le piège de la réputation qui se referme finalement sur Philippe Genty, dont on attend à chaque spectacle le nouveau et l’extraordinaire ?

Jusqu’au 21 janvier au Théâtre 13ème Art.

Auteur et metteur en scène : Philippe Genty

Avec la complicité de Mary Underwood

Musique: René Aubry

Avec Amador Artiga, Maja Bekken, Balazs Jerger, Scott Koehler, Simon Rann, Madeleine Roseth et Benedikte Sandberg

Constructions, marionnettes et accessoires : Air et Toiles Concept (ATC), Carole ALLEMAND, Delphine CERF, Sophie COEFFIC, Edwige DEYGOUT, Romain DUVERNE, Sylvie GUBINSKI, Emmanuel LABORDE, Juliette NOZIERES, Sébastien PUECH, Vincent RUZ et Louise YRIBARREN

Costumes, robes et accessoires : Annick Baudelin, Isabelle Boiton, Nousch Ruellan, Séverine Thiébault, Fabienne Touzi dit Terzi et Inge Zorn-Gauthier

Création lumière et régie générale de création : Thierry CAPERAN

Images vidéo : Jean-Luc TOURNE

Direction technique de tournée et régie lumière : Christophe CHAUPIN

Effets spéciaux et régie plateau : Didier CARLIER, Christophe ROCH et Jean-Luc TOURNE en alternance avec Patrick MUZARD

Régie vidéo-son : Emmanuel RAMAUX

Visuels: (c) F. Ferranti

Infos pratiques

Cap Sciences
Le Samovar
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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