Théâtre

« Nobody » : gros plan sur le monde impitoyable de l’entreprise

« Nobody » : gros plan sur le monde impitoyable de l’entreprise

07 novembre 2015 | PAR La Rédaction

Sous la forme d’une performance filmique très aboutie et maîtrisée, Cyril Teste propose, à partir de textes compilés de Falk Richter, une dissection froide et clinique du monde du travail et dénonce sa perte d’humanité.

Dans la veine du très inventif travail de Katie Mitchell qui allie formidablement le théâtre et le cinéma en filmant en direct le jeu d’acteurs reproduit sur écran, Cyril Teste scinde l’espace scénique sur deux étages : au rez-de-chaussée, une boîte close et horizontale, une sorte de vivarium aux parois transparentes derrière lesquelles jouent les acteurs sous une lumière rasante ; en surplomb, un large écran où est retransmis le film de leur performance. Le dispositif très contemporain permet une mobilité effrénée des acteurs et de la mise en scène tout en ménageant une impression de suffocation.

Le dramaturge et metteur en scène allemand, artiste associé de la Schaubühne ou du Maxim Gorki Theater à Berlin et désormais bien connu en France, ne cesse d’interroger les heurts de la vie moderne qui fragilisent les comportements humains. Il sait parler avec force et sensibilité de la propagation inévitable d’une solitude affective, d’un sentiment d’abandon, de la déshérence sentimentale et sociale des êtres dans le tumulte de la société contemporaine. Ces thèmes de prédilection ne sont traités qu’en filigrane dans Nobody qui relaie les fêlures intimes des êtres au second plan et n’offre de manière impitoyable que la glaçante façade d’une faune de salariés en séminaires de consulting, développant les logiques de management et de restructuration, les rapports de domination abusive et perverse dont ils sont eux-mêmes les victimes luxueusement consentantes. Le monde de l’entreprise devient le véritable catalyseur d’une illusoire émancipation personnelle où tout se réduit à la pure performance concurrentielle d’employés interchangeables et broyables.

Le diagnostique est juste, extralucide, terrifiant. Mais il manque au spectacle un sursaut, une alternative, quelque chose à en tirer. Si Falk Richter propose toujours une adolescente et touchante remise à plat avec appel à la révolution anticapitaliste un peu naïve mais véritablement secouante, Cyril Teste s’en tient au constat analytique. La proposition est convaincante et redoutablement efficace dans la mesure où elle propose un véritable rapport au monde qui donne à réfléchir mais où le sentiment ne trouve sa place. Elle ne touche ni n’émeut.

Visuel © Simon Gosselin

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