Théâtre

Mythologie contemporaine et thérapie familiale : les labyrinthes humains de Wajdi Mouawad

25 décembre 2009 | PAR Soline Pillet

Fort de son succès en Avignon en juillet dernier, où il était artiste associé, Wajdi Mouawad est en passe de devenir l’un des plus grands dramaturges et metteurs en scène contemporains. La santé de son oeuvre fait preuve d’une belle vitalité, en témoigne le nombre de ses pièces à l’affiche en Ile-de-France ainsi que dans le reste du pays cet hiver.

Le dramaturge et matteur en scène Wajdi Mouawad Wajdi Mouawad

Le 12 décembre 2009, le Théâtre de Sartrouville programmait l’événement qui enflamma le Palais des Papes cet été en Avignon : une traversée de douze heures de la désormais classique trilogie de Wajdi Mouawad, « Le Sang des Promesses ». De deux heures de l’après-midi à deux heures du matin, une salle comble a accompli l’étrange voyage à la fois intemporel et contemporain à travers l’univers humain et tortueux du dramaturge, en compagnie de 23 acteurs d’horizons culturels variés. Une expérience unique et prenante, qui métamorphose…

Des ficelles narratives empruntées à la mythologie

« Littoral », « Incendies », « Forêts » : trois pièces fleuve peuplées d’une pléiade de personnages – plus la trilogie avance, plus la généalogie devient complexe-, dont le destin évoque souvent celui des mythes. Inceste, viol, drames, éléments surnaturels se croisent pour tisser une toile aux ramifications multiples dont chaque élément finit d’une façon ou d’une autre à se raccrocher au même système. « Incendies » en particulier évoque clairement le mythe d’Œdipe ; et Mouawad affirme lui-même que le personnage de Jeanne se veut une représentation d’Antigone. Le dramaturge emprunte en particulier à la mythologie une narration éclatée, voire délirante, où tout semble possible. S’il transgresse allègrement la frontière entre le plausible et le fantastique, il peut parfois perdre le spectateur. Mais le fantastique de Mouawad sert toujours un propos humaniste dont l’intrigue suit un fil (d’Ariane) aussi intelligent que précis, où chaque élément finira par trouver son implacable logique.

L'affiche du deuxième volet de la trilogie, "Incendies"
L'affiche du deuxième volet de la trilogie, "Incendies"

Un fascinant voyage

Le terme de « voyage » semble s’imposer au sortir de pièces aussi denses, véritable plongée au cœur d’un monde insoupçonné auquel on finit par croire. Si les pièces mettent en scène des personnages clairement contemporains et se rapportent à des éléments de l’Histoire précis – en particulier « Forêts » – elles pourraient aussi bien avoir lieu dans une époque et un lieu indéterminés, rendant le propos indéniablement universel. « Le Sang des promesses » offre un voyage dans le temps, dont Mouawad remonte allègrement le cours, mélangeant les époques, un voyage géographique à travers les diverses influences du dramaturge partagé entre le Liban, le Québec et la France, et surtout un voyage troublant au cœur de l’Humain dont Wajdi Mouawad sonde les peurs et les besoins vitaux avec une précision digne d’un chirurgien de l’âme.

De la catharsis à la thérapie théâtrale

"Littoral", premier volet de la trilogie
"Littoral", premier volet de la trilogie

Déraciné de son Liban natal à l’âge de huit ans, tout le propos de Wajdi Mouawad réside dans l’importance du retour aux sources pour défaire les nœuds qui entravent une obsédante quête de l’identité. Il prône une approche transgénérationnelle de l’histoire individuelle : remonter le fil trouble de sa généalogie afin de reconstituer son propre « puzzle » pour à son tour transmettre à sa descendance. Famille, héritage, racines, mémoire, transmission, migrations, identité : les thèmes phares de Mouawad, invariablement repris et déclinés d’une pièce à l’autre, font étrangement écho à la méthode de thérapie inventée par l’Allemand Bert Hellinger, nommée « constellations familiales ». Cette pratique thérapeutique, voisine du psychodrame et de la psychogénéalogie, compare la famille à un système planétaire où chaque membre aurait un impact sur les autres, y compris ceux des générations passées qui continueraient à influencer l’actuelle génération. L’analogie entre Hellinger et Mouawad devient frappante dans « Forêts », où la jeune héroïne remonte sa filiation afin de comprendre et résoudre la malédiction qui pèse sur la destinée des femmes de sa famille en mettant à jour une hérédité inconsciente. Ainsi, au-delà de la puissance cathartique de son théâtre, l’auteur crée par procuration les premiers bienfaits d’une thérapie familiale auprès du spectateur.

Loup dans "Forêts", dernier volet de la trilogie
Loup dans "Forêts", dernier volet de la trilogie

Transmission

Si les protagonistes finissent toujours par arriver à destination et découvrir une vérité parfois peu flatteuse sur leur histoire, le spectateur éprouve à son tour le besoin de remettre de l’ordre dans son identité. Wajdi Mouawad parvient surtout à faire comprendre et ressentir l’immense importance de la transmission, et la place unique occupée par chaque individu au sein de son propre système familial. Mouawad raconte des histoires d’amour ou d’horreur où chaque être a la même importance. Comme dans la vie, il n’existe pas dans son théâtre de petit ou grand rôle puisque les individus sont interdépendants et leurs faits et gestes se répercutent sur l’existence de leurs semblables. Par ce biais, la réflexion sur sa propre histoire devient inévitable, et le besoin de se situer vis-à-vis de ses aïeux et éventuellement de sa descendance, pressant. Si dure soit la vie et son flot d’événements drôles ou dramatiques, la transmission et la mémoire seraient-elles les seules valeurs capables de lui donner un sens ? Sous la plume de Mouawad, l’histoire intime et l’anecdote deviennent soudain primordiales, et la grande Histoire tient lieu de prétexte et de toile de fond aux péripéties de l’histoire familiale qui seule fait évoluer les êtres.

Pour accéder au site officiel de Wajdi Mouawad, cliquez ici

Les œuvres de Wajdi Mouwad à venir :

« Rêves » -Mise en scène d’Igor Mendjisky – Du 26 novembre au 9 janvier 2010 au Théâtre Mouffetard – Paris 5ème

« Journée de noces chez les Cromagnons » – Mise en scène de Mylène Bonnet – Du 21 janvier au 21 février 2010 au Théâtre de la Tempête – Paris 12ème

« Ciels » – Mise en scène de Wajdi Mouawad – Du 11 mars au 10 avril 2010 à l’Odéon-Théâtre de l’Europe – Paris 6ème

« Littoral », mise en scène de Wajdi Mouawad – Le 11 janvier 2010 au Théâtre Jean Lurçat à Aubusson, du 13 au 15 janvier 2010 à la Comédie de Clermont-Ferrand, du 20 janvier au 19 février 2010 au Théâtre 71-Malakoff

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Soline Pillet
A 18 ans, Soline part étudier la danse contemporaine au Québec puis complétera sa formation par les arts visuels à l’Université de Brighton. Au cours de son apprentissage, elle participe à des projets éclectiques en tant que danseuse. Également passionnée par l’écriture, elle rejoint les bancs de la fac en 2007 afin d’étudier la médiation culturelle à la Sorbonne Nouvelle. C’est par ce biais qu’elle s’ouvre au théâtre, au journalisme, et à toutes les formes d’art. Aujourd’hui, Soline rédige un mémoire sur la réception critique de la danse contemporaine tout en poursuivant sa passion pour la danse et l’écriture. Après avoir fait ses premiers pas de critique d’art pour le site Evene, elle rejoint l’équipe de la Boîte à Sorties en septembre 2009.

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